" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 19 septembre 2014

Mansfield Park, Jane Austen

Note : 9/10.

Quatrième de couverture :

Fanny Price souffre d'une disgrâce majeure - Jane Austen l'annonce d'emblée - elle est pauvre. Elle n'est en outre ni jolie ni brillante, mais timide et effacée. Recueillie par charité à Mansfield Park, la splendide demeure de sir Thomas Bertram, Fanny y est négligée, voire maltraitée. Mais elle va effectuer une ascension inattendue. Et cette évolution semble reposer sur ses seuls mérites, sa rigueur, son jugement infaillible, son indépendance d'esprit. On a dit que ce roman était l'une des œuvres majeures de la littérature occidentale, l'une des premières à se pencher sur la personnalité au sens moderne du terme. Jane Austen y excelle à confronter diverses sphères sociales, à peindre des personnages dont les qualités ne sont qu'un vernis, tandis que Fanny, sa discrète héroïne, observe, résiste et ne transige pas. 

J'ai désormais lu tous les romans, au nombre de six (si l'on excepte Sandition, son roman inachevé), de Jane Austen. Et alors que je m'attendais à ne plus guère être surpris par l'auteure anglaise, Mansfield Park peut toutefois être à juste titre reconnue comme une œuvre singulière dans la littérature d'une romancière dont tous les romans pourraient s'intituler Orgueil et Préjugés, tant Jane Austen semble avoir réécrit constamment le même roman durant sa brève carrière littéraire.
Mais ce qui frappe dans Mansfield Park, et ce qui le met à part dans la production de son auteure, c'est de voir comment cette dernière s'attache à livrer à son lecteur sa vision personnelle de l'éducation et de son importance primordiale dans la formation des tempéraments de ses protagonistes et in fine sur leurs destinées. En découle une atmosphère sérieuse, presque sombre, à des lieues de la légèreté qui prédomine dans Emma ou le Cœur et la Raison, et qui n'est pas sans rappeler Persuasion, son dernier roman achevé. 
Mansfield Park est, à mon avis, le roman le plus mature et de fait le plus profond de Jane Austen. Bien sûr, il n'est pas totalement dénué de l'humour, de l'ironie mordante auxquels l'auteure nous a si longtemps accoutumés et qui la caractérisent si bien. Jane Austen se moque constamment, mais toujours avec tendresse et amusement, des maladresses, des hésitations, de la timidité dont fait preuve sa jeune héroïne, Fanny Price, tout au long du roman. On rit beaucoup devant l'indolence de Lady Bertram, la tante de Fanny, ou lorsque le caractère épouvantable, vulgaire, mesquin et cruel de Mme Norris (peut-être le personnage le plus antipathique créé par Austen), sous ses oripeaux de respectabilité et de générosité, est mis à nu et éclate au grand jour. Car Mme Norris, l'autre tante de Fanny, est avare (mais se prétend généreuse), égoïste (bien que passant pour désintéressée) et cruelle (tout en se parant des meilleures vertus). Ce caractère, foncièrement mauvais, n'en est pas pour autant invraisemblable, puisqu'elle apparaît en permanence comme un parangon de vertu aux yeux de sa famille, qui lui demande régulièrement conseil et semble aveugle à sa malfaisance discrète, qu'elle dissimule d'ailleurs fort bien aux autres personnages mais que l'auteure ne manque jamais de souligner et de faire partager à son lecteur. Et tout en flattant ceux par qui elle espère retirer gloire et honneur, tant pour elle que pour sa famille (l'épisode relatif à M. Rushworth), elle ne manque jamais une occasion de rabaisser, insulter, maltraiter ceux qui lui sont inférieurs, notamment les domestiques mais, en particulier, Fanny, recueillie "par charité" à Mansfield Park et de ce fait, inférieure à ses cousines, Maria et Julia Bertram qu'elle ne cesse de flatter et d'en excuser les écarts quand Fanny a droit à un traitement injuste, impitoyable et cruel.

L'enfance de Fanny ne sera toutefois pas entièrement malheureuse, comme ce fut le cas du jeune David Copperfield (sous le joug de M.et Mlle Murdstone), ou de Jane Eyre (chez sa tante Reed) pour ne citer que les exemples les plus célèbres. Elle trouvera un soutien de poids chez Edmund, le frère cadet de la famille, et de sa correspondance à distance avec son frère William, resté dans le foyer familial. Sir Thomas lui-même, au fil du temps, apprendra à reconnaître à sa juste valeur les qualités et vertus de sa jeune nièce, alors qu'inversement, son estime envers ses propres filles ne cessera de se dégrader. C'est dans ces trajectoires divergentes que l'on perçoit, assez tôt dans le roman, l'extrême importance qu'attache Jane Austen à l'éducation et à la formation du caractère. 
Les sœurs Bertram, comme toutes les femmes de leur époque, ont reçu une éducation basée sur des arts d'agrément (musique, danse, dessin) ainsi que les langues, qualités qui ont pour visée d'attirer des prétendants au mariage. Un système d'éducation visant uniquement la procuration de talents, dépourvue de toute instruction morale, que Jane Austen réprouve : "Aussi n'était-il pas très étonnant qu'avec tous leurs talents prometteurs et leur savoir précoce elles n'eussent fait aucune de ces acquisitions plus rares que sont la connaissance de soi, la générosité et l'humilité. En toutes choses, hormis le caractère, elles bénéficiaient d'une instruction remarquable". (p.61)
Fanny, mise à l'écart, est tournée en ridicule par ses cousines et sa cruelle tante pour son manque de savoir, promptes à attribuer cette ignorance à un défaut d'intelligence, alors que l'héroïne n'avait jusque là jamais eu l'occasion de s'instruire. La vanité, l'orgueil dominent chez les sœurs Bertram, penchant sans cesse encouragé par la tante Norris, et qui causeront plus tard leur lot prévisible de malheurs. "Leur vanité trouvait tant à se satisfaire qu'elles paraissaient n'en avoir aucune et ne se donnaient pas de grands airs, tandis que les éloges que leur valait une telle conduite, obtenus et communiqués par leur tante, servaient à affermir en elles la conviction qu'elles étaient sans défaut".(p.81)
Pis encore, la négligence des parents, qui ne voient pas l'importance de l'éducation, est dénoncée. C'est bien sûr celle des parents Bertram, Sir Thomas pensant à tort qu'il doit être distant, froid vis-à-vis de ses filles, alors que Lady Bertram n'en a que cure, se prélassant à longueur de journée sur son sofa et s'occupant uniquement de son carlin. Mais c'est aussi celle des parents de Fanny vis-à-vis de leurs autres enfants, que l'héroïne revoit avec effroi après de longues années de séparation. "C'était le séjour du bruit, du désordre et de l'inconvenance. Rien n'était à sa place, rien n'était fait comme il l'aurait fallu.[...] Sa mère se montrait avec ses enfants partiale et malavisée, elle lambinait, manquait de soin, n'éduquait ni ne tenait en bride sa progéniture, sa maison offrait un parfait spectacle de dérèglement et d'inconfort." Ses jeunes frères Tom et Charles sont bruyants et ne pensent qu'à s'agiter et jouer dans un brouhaha incessant, sa plus petite sœur Betsey est une enfant capricieuse qui "semble avoir pour plus grand ennemi l'alphabet". Enfin, Mary et Henry Crawford, bien que doués d'un esprit vif et brillant, souffrent moralement d'avoir longuement vécu dans la capitale et d'avoir pris goût aux plaisirs frivoles, immédiats qu'elle procure et excite à la fois. L'influence néfaste de leur milieu (l'oncle-amiral, Mme Fraser) a renforcé un manque patent de repères moraux qui frappe tant la jeune Fanny lorsque ces derniers s'établissent durablement près du domaine de Mansfield Park, chez leur sœur, Mme Grant.
A travers ces trois exemples, Jane Austen brosse un portrait exhaustif des tares de l'éducation et qui ont tous un point commun : le manque d'instruction morale chez leurs bénéficiaires, qui dans les trois cas de figure, sont livrés à eux-mêmes quant à la gestion de leurs désirs et leur satisfaction, ouvrant la voie à un orgueil et une vanité malvenus, et obstacles sur le long terme à un bonheur durable et véritable.
Fanny, quoique négligée par ses tuteurs, recevra heureusement le soutien de son cousin Edmund, qui se chargera pour l'essentiel de son éducation, une formation similaire à ce que l'auteure eût reçu elle-même dans sa jeunesse. Edmund, en tant que frère cadet, est peu considéré dans le monde par rapport à son frère Tom, grossier et égoïste, en vertu du droit d'aînesse. Tom mène une vie dissipée, recherche constamment le plaisir, et ne s'occupe que de sa propre personne. C'est la raison pour laquelle Edmund, grâce aux obstacles qui sont dressés devant lui, est plus humble, généreux et plus prompt à reconnaître la situation difficile dans laquelle Fanny se trouve. Edmund la savait "capable, prompte à comprendre, douée d'un solide bon sens et d'un goût pour la lecture qui, bien utilisé, pouvait à lui seul tenir lieu d'instruction. C'était lui qui recommandait les livres qui charmaient ses heures de loisir, l'encourageait à se servir de son propre goût et corrigeait ses jugements. Il donnait de l'utilité à ce qu'elle lisait en en parlant avec elle et de l'attrait à sa lecture en la complimentant judicieusement."
 
Plus qu'avec ses cousines, emplies de vanité, le contraste est surtout frappant dans les caractères entre Fanny et Mary Crawford. Alors que Fanny chérit plus que tout sa tranquillité d'esprit et ne souffre nullement d'une période de calme consécutive aux départs successifs de Mansfield de plusieurs personnages, pour Mary ce ne fut que "source d'ennui et de contrariété". "L'une était facile à contenter, l'autre n'avait pas été habituée à souffrir". Plus tôt dans le roman, cette propension à soutenir sereinement la solitude était déjà mise en exergue, Fanny trouvant en "ses pensées et ses réflexions sa compagnie préférée". De très nombreux lecteurs d'Austen soulignent cette passivité, cette immobilité, cette résignation de Fanny comme étant le point faible du roman. Je trouve au contraire que c'est précisément ce qui fait sa force, et Fanny n'est pas sans rappeler, à mes yeux, les héroïnes de George Eliot, Maggie Sulliver ou Dorothea Brooke. Car Fanny s'est habituée au cours de sa vie à ne pas tenir compte de son égoïsme, à être continuellement rabaissée par sa tante Norris ou ses cousines, une habitude et une résilience à la souffrance qui au final lui ont permis d'acquérir des principes moraux où la vanité, l'égoïsme ou la recherche de plaisirs frivoles, n'ont pas leur place. Fanny, en effet, a les atours d'une héroïne terne, intransigeante dans ses principes (elle refuse obstinément de prendre une quelconque part au projet de théâtre de son cousin Tom), et inhabituellement passive là où les autres héroïnes d'Austen se distinguaient par leur forte personnalité. Elle ne provoque jamais l'action, elle la subit et tente de s'en sortir du mieux possible, dans le plus grand respect des convenances et des principes auxquels elle est si fermement attachée. Et c'est grâce à cette sérénité, ce calme dans l'adversité que Fanny fera une ascension sociale inattendue (là où ses cousines au contraire s'attireront l'opprobre de tous) dans un final surprenant et à rebours des conclusions auxquelles Jane Austen nous avait accoutumé dans ses autres romans, conférant définitivement à Mansfield Park un statut à part dans l'œuvre de son auteure.

Une citation pour conclure qui résume à mon sens tout l'enjeu du roman : 
"Quelque chose avait dû manquer [dans son plan d'éducation]. C'étaient, il lui fallait le craindre, les bons principes d'action qui avaient fait défaut. On ne leur avait jamais enseigné à régler leurs désirs et leurs tempéraments, grâce à un sens du devoir qui à lui seul pouvait suffire. On leur avait donné une connaissance théorique de leur religion, sans jamais les solliciter de la faire passer dans la pratique de chaque jour. La reconnaissance par tous de leur élégance et de leurs agréables talents, ce but qu'elles s'étaient fixé dans leur jeunesse avec l'aval de leurs parents, ne pouvait avoir d'influence utile en ce sens, d'effet moral sur les pensées. Il avait voulu en faire de bonnes jeunes filles, mais ses soins avaient porté sur l'intelligence et les manières, non sur le caractère. Pour ce qui était de la nécessité du renoncement et de l'humilité, elles n'en avaient sans doute jamais entendu parler.[...] Il fut confondu de découvrir que, malgré la dépense et le soin d'une éducation attentive et coûteuse, il avait élevé des filles sans qu'elles eussent compris où étaient leurs obligations les plus élémentaires et sans parvenir à connaître leur caractère et leur tempérament."
Et pour Sir Thomas de reconnaître, dans la toute dernière page du roman, "les avantages offerts, tôt dans l'existence, par l'expérience de l'épreuve et la soumission à une discipline, ainsi que la conviction que l'on est sur la terre pour lutter et souffrir." 

N.B.: la préface de Christine Jordis, dans cette édition Folio, est très réussie et apporte un approfondissement pertinent après la lecture. L'analyse sur les épisodes de Sotherton et de la pièce de théâtre, l'enjeu de la modernité au sein du roman est en tous points remarquable, rendant justice à la clairvoyance et à la profondeur des thèmes abordés par Jane Austen dans ce roman.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Ajouter un commentaire