" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 4 septembre 2014

Le Moulin sur la Floss, George Eliot

Ma note : 9,5/10.

Voici la quatrième de couverture : 

Ce sommet de l'histoire du roman anglais (qui en compte d'ailleurs beaucoup) date de 1860. Le thème principal en est l'amour tragique entre un frère et une sœur, qui se brouillent de longues années pour se réconcilier dans la mort. Entre-temps, la jeune fille a été amoureuse d'un infirme, puis du fiancé de sa cousine : mal lui en prendra. Le meilleur du livre est dans la peinture poétique de l'existence quotidienne la plus humble, dans "le sentiment de la question mystérieuse de la vie humaine et de la vie de la nature, des mystères sublimes auxquels nous participons en le sachant aussi peu que la fleur qui pousse"(Marcel Proust). On aimera ainsi "la nouveauté des images venant d'une vue tendre et neuve des choses". 

George Eliot est ma romancière préférée parmi celles de l'époque victorienne. J'avais lu son Middlemarch, reconnu comme son chef d’œuvre, qui m'avait déjà époustouflé et que je considère comme l'un des plus grands livres qu'il m'ait été donné de découvrir. La lecture du Moulin sur la Floss a confirmé mon adoration pour cette auteure qui, parfois, demeure dans l'ombre des plus connues et appréciées du public, à savoir les sœurs Brontë et Jane Austen. Sans enlever le talent que je reconnais à ces dernières, je pense toutefois que George Eliot les surpasse en termes de profondeur des personnages grâce au tour réaliste qu'elle donne à ses romans.
Tous les romans de l'époque victorienne ont pour cadre la province anglaise et nous content la lutte que les femmes de cette époque doivent livrer avec la société conservatrice, patriarcale et étriquée dans laquelle elles sont forcées d'interagir. Tous ces romans sont in fine des romans féministes où la femme cherche à s'accomplir face à des forces extérieures qui cherchent par tous les moyens à la cantonner dans son rôle attendu, c'est-à-dire un rôle de soumission, d'obéissance et de dépendance vis-à-vis des hommes.
Jane Eyre dut renverser des obstacles considérables, de sa belle-tante tyrannique à sa fuite du domaine de Rochester devant l'impossibilité pour elle de se marier et le déshonneur qui s'ensuivit. Jane Austen, dans ses romans, privilégie l'ironie mordante et la satire pour décrire un milieu mondain futile qu'elle exècre, adoptant un ton proche du marivaudage, pour dénoncer l'ineptie des mœurs de son époque. Mais les malheurs qui accablent les héroïnes et héros de George Eliot sont d'une profondeur supérieure car les forces qui oppriment ses personnages trouvent principalement leur source dans la grossièreté extrême de l'immense majorité de la population, de surcroît persuadée d'agir dans son bon droit envers ceux qu'elle opprime.
Tous les écrivains, en tout cas les meilleurs, nous présentent un visage peu reluisant de la société dans laquelle ils ont vécu, dénonçant la vulgarité, la bassesse, et le manque de spiritualité qui caractérisent de tous temps une grande partie de l'espèce humaine. Je pense toutefois pouvoir affirmer que rarement le peuple fut décrit dans une forme aussi abjecte et repoussante que sous la plume acerbe de George Eliot. Mais ce qui la différencie de l'ironie de Jane Austen, c'est que cette vulgarité des mœurs du peuple sont source d'énormes souffrances pour les héros, non pas de simples malentendus et sources de situations comiques sans conséquences graves.
J'ai souvenir que le personnage de Rosamond Vincy, dans Middlemarch, était peut-être à mes yeux le personnage le plus abject que j’eus l'occasion de lire. Non pas qu'elle soit malfaisante, pétrie d'intentions nuisibles au sens où on l'entend généralement. Au contraire, Rosamond Vincy croit invinciblement qu'elle est toujours dans son bon droit et agit de la manière la plus raisonnable et appropriée. Ce caractère obtus, hermétique à toute influence extérieure qui pourrait lui être bénéfique, et cette croyance qu'elle a toujours raison envers et contre tout, ont conduit à infliger des souffrances incommensurables à Lydgate et précipité sa déchéance au lieu de le soulager, ce que Rosamond pensait justement accomplir en agissant à son insu. Les mêmes forces sont à l’œuvre dans le Moulin sur la Floss, où nous suivons l'enfance et le passage à l'âge adulte d'un frère et d'une sœur, Tom et Maggie Tulliver.

Maggie est une jeune fille rêveuse, curieuse qui aime beaucoup lire, fait preuve de beaucoup d'imagination dans les histoires qu'elle aime conter et désespère de montrer à tout le monde qu'elle est capable de montrer du bon sens et de l'intelligence. Pour toutes ces raisons, auxquelles s'ajoutent sa réticence à se faire belle ou à se coiffer convenablement, Maggie fait le désespoir de sa mère, et en particulier de ses tantes maternelles, qui n'y voient qu'une jeune fille désobéissante et impertinente. Le développement intellectuel de Maggie n'est pas une priorité pour sa famille, qui y voit même, ironiquement, un danger : en effet, quel homme désirerait épouser une femme qui lui soit supérieure ?
Le parcours de Maggie, en raison de sa personnalité, sera par conséquent un long chemin de malheurs et de souffrances. Des souffrances qui proviendront essentiellement de sa propre famille, et en premier lieu de son frère Tom, qu'elle aime éperdument malgré la cruauté impitoyable dont il fait preuve à son égard. Cruauté qui n'est pas sadique, au contraire : Tom est profondément persuadé qu'il agit pour le mieux, conformément aux valeurs qui lui ont été inculquées. Tom peut être vu comme l'antithèse de Maggie, en symbiose avec son environnement et ses codes rigides. Dès l'enfance, il fait subir des mortifications à sa sœur qui la blessent cruellement, sans mesurer la portée des paroles blessantes qu'il lui adresse, la traitant régulièrement d'idiote, de gourde et la croyant incapable d'avoir la moindre once d'intelligence simplement car elle est une fille. Tom est à tous points de vue, un personnage exécrable, borné et grossier. Maggie, dans un excès de rage après lui avoir été si longtemps soumise, finit par lui jeter ses paroles dures mais justifiées: "Toute ta vie, tu as toujours adressé des reproches aux autres... tu as toujours été persuadé d'avoir raison toi-même : c'est parce que tu n'as pas l'esprit assez ouvert pour voir qu'il y a mieux que ta propre conduite et que tes propres intentions mesquines. [...] Tu as toujours pris plaisir à me punir... tu as toujours été dur et cruel avec moi. [...] Tu n'as aucune pitié : tu n'as aucune idée de ta propre imperfection et de tes propres péchés. [...] Tu n'es qu'un pharisien. [...] Tu n'es même pas capable d'apercevoir des sentiments à côté desquels tes vertus éclatantes ne sont qu'obscurité !" (p.466-7)
Bien que la relation entre Tom et Maggie soit en partie autobiographique à l'auteur, le lecteur ne peut qu'être révulsé devant l'attitude odieuse et suffisante de Tom, qui en fait un personnage repoussant et haïssable. Toute la famille de Maggie brille par leur remarquable médiocrité: le père, qui aime malgré tout beaucoup sa fille, est un homme extrêmement têtu qui s'engage dans une affaire de justice alambiquée qui va le ruiner, et ne nourrira dès lors plus qu'une haine féroce et un désir de vengeance envers celui qui l'a déchu. Sa femme Bessy est remarquable par son indifférence aux malheurs de la famille, se lamentant sans cesse sur son propre sort, ou plus exactement, sur la vente forcée de ses affaires auxquelles elle semble accorder plus d'importance qu'au sort de sa famille.

Dans cet environnement délétère, la vie de Maggie suit un cours mouvementé où elle ne connaîtra que la souffrance et la réprobation de la société incapable de la comprendre. Ce ne sera pas une vie de passions, à l'instar de Jane Eyre. La vie de Maggie se caractérisera par le thème du renoncement, au refus de céder à ses passions et désirs afin d'éviter d'infliger des souffrances aux autres et de vivre selon un code moral personnel exigeant : "La fidélité et la constance signifient plus que de faire ce qui nous est le plus facile et le plus agréable. Elles signifient renoncer à tout ce qui s'oppose à la confiance que les autres placent en nous... à tout ce qui pourrait rendre malheureux ceux que le cours de notre vie a rendus dépendants de nous [...] Nous pouvons seulement choisir entre jouir du moment présent, ou y renoncer, pour obéir à la voix divine qui s'exprime en nous... pour être fidèles à tous les mobiles qui sanctifient notre vie. Je sais que cette croyance est exigeante ; elle m'a échappé à bien des reprises, mais j'ai senti que si je l'abandonnais définitivement, je n'aurais plus aucune lumière pour me guider dans l'obscurité de cette vie." 
Un autre thème sous-jacent du livre est celui de la compassion : Maggie souffre mille martyrs pour éviter de faire de la peine envers ceux qu'elle aime, un sacrifice qui lui est bien mal rendu, en particulier de la part de Tom. La vie pour une personne comme Maggie ne peut qu'être une interminable souffrance, à laquelle elle semble se résigner. L'amour que Maggie prodigue est un amour de sacrifice, dans laquelle elle renonce à ses propres désirs, aspirations pour éviter de blesser autrui mais également un amour de compassion, dans la mesure où elle affirme ressentir davantage d'amour pour ceux qui souffrent davantage, notamment dans sa relation avec Philip Wakem. 
Le lien avec les grands principes de la philosophie de Schopenhauer est évident. Similitude non seulement dans les thèmes abordés, mais également dans l'humour féroce dans le constat désabusé de l'ineptie de la société : le roman est, malgré les malheurs effroyables frappant Maggie, très drôle, surtout dans sa première partie. Les comparaisons et métaphores peu flatteuses des comportements humains, assimilés à divers noms de bêtes sauvages, abondent et ne font pas mystère du peu de considération qu'Eliot éprouvait vis-à-vis de la société en général
Enfin, un dernier trait de comparaison est, inévitablement, celui que l'on peut tirer avec la Recherche du temps perdu de Proust. Ce dernier n'a jamais fait mystère de son admiration pour George Eliot, et en particulier pour ce présent roman. Les Tulliver sont très attachés au moulin, bien ancestral dans la famille, qu'ils considèrent comme leur seule et possible demeure malgré la ruine et l’opprobre qui s'abattent sur eux. Maggie, malgré les médisances dont elle est l'objet à la fin du roman, ne peut se résoudre à quitter des lieux auxquels sont rattachés tant de souvenirs de son enfance. Ces lieux, véritables passerelles entre le passé et le présent, ont acquis aux yeux de la famille une valeur inestimable qu'aucun autre bien ne saurait avoir. 
"Là, M.Tulliver mit sa canne entre ses jambes et sortit sa tabatière, pour savourer davantage cette anecdote, qui lui venait par fragments, comme si, périodiquement, la vision du passé lui faisait perdre le fil de son récit. [...] Pendant toutes ces années, y a pas eu beaucoup de jours où je l'ai pas regardée [la malterie], là, dans la cour, en me levant le matin... par tous les temps, du début à la fin de l'année. Je perdrais la tête dans un endroit nouveau. Je serais comme égaré."

En résumé, le Moulin sur la Floss est l'un de mes romans préférés, que je compte bien relire très prochainement. Une écriture remarquable, tour à tour comique et tragique, et une profondeur que j'aie rarement sentie aussi puissante chez d'autres auteurs.

2 commentaires:

  1. Ah que tu me donnes l'envie de lire ce livre, surtout que je n'ai jamais lu George Eliot, un des seuls classiques qui me manquent. Mais j'avais placé Middlemarch dans mes livres à acheter pour la prochaine année, j'ai hâte de le lire !

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  2. Je pense que tu ne seras pas déçu par Middlemarch, dont l'ampleur et la profondeur surpassent à mon sens le Moulin sur la Floss.
    Bonne future lecture ;)

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