"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 12 septembre 2014

Le Jeu des perles de verre, Hermann Hesse

Note : 9,5/10.
 
Quatrième de couverture :

" Qu'adviendrait-il si, un jour, la science, le sens du beau et celui du bien se fondaient en un concert harmonieux ? Qu'arriverait-il si cette synthèse devenant un merveilleux instrument de travail, une nouvelle algèbre, une chimie spirituelle qui permettrait de combiner, par exemple, des lois astronomiques avec une phrase de Bach et un verset de la Bible, pour en déduire de nouvelles notions qui serviraient à leur tour de tremplin à d'autres opérations de l'esprit ? "
Cette extraordinaire mathématique, c'est celle du jeu des perles de verre, que manie parfaitement Joseph Valet, héros fascinant et ludi magister jonglant avec tous les éléments de la culture humaine . Récit d'anticipation, roman d'éducation intellectuelle et religieuse, utopie pessimiste, Le Jeu des perles de verre est une des plus amples et savantes constructions littéraires d'Hermann Hesse.

Ma première incursion dans l’œuvre d'Hermann Hesse fut un véritable régal. Dernier roman écrit par Hesse, le Jeu des perles de verre est présenté par son auteur comme une somme des thèmes et réflexions qu'il a abordés tout au long de son imposante littérature. Je ne peux qu'abonder dans ce sens tant il est manifeste que ce roman semble être l'aboutissement d'un auteur arrivé au terme de la maturité de son art. Il se dégage de ce Jeu une sagesse, une sérénité, une profondeur caractéristiques d'un homme qui a longuement réfléchi sur sa propre vie et dans son rapport avec le monde
Le contenu de ce Jeu des perles de verre n'a rien de l'obscurité apparente que laisse présager cette mystérieuse quatrième de couverture. Au contraire, passé le prologue historique retraçant brièvement les conditions d'émergence de l'art du Jeu des perles de verre, le livre se lit avec une fluidité et un plaisir que je ne soupçonnais guère au départ. Un plaisir qui est allé crescendo à mesure que je tournais les pages, pour se finir en apothéose avec le troisième et dernier récit des écrits de Valet, une histoire bouleversante et magistrale dont l'intensité m'a laissé coi.
La structure du roman se présente sous la forme dudit prologue susmentionné, suivi d'une biographie fragmentée de Joseph Valet (Knecht en allemand, qui signifie "serviteur") qui constitue l'essentiel du roman, pour se terminer par trois courts poèmes et trois contes d'une cinquantaine de pages chacun, supposément écrits par ce dernier au cours de sa formation.

Le prologue, quoique fort intéressant rétrospectivement, n'est cependant pas aussi facilement lisible que le reste du roman et pourrait en décourager certains. Il revient sur les origines du Jeu des perles de verre, sans préciser toutefois les modalités d'exercice de ce jeu. Ce dernier naquit dans une période de l'histoire qui rappelle sans ambages la société dans laquelle Hesse vivait lors de la rédaction du roman (la montée du nazisme et l'approche de la guerre) mais qui n'en est pas moins dénué de liens avec celle dans laquelle nous vivons actuellement. Dans le roman, le monde avait glissé dans ce qu'il fût appelé "l'âge de la page des variétés" : un temps où le progrès technique et son développement ont sapé toute autorité morale (en premier lieu les églises séculières et en partie l’État) et où les hommes pouvaient jouir d'une "liberté inouïe" sans que cette liberté ne pût se concentrer sur des objets répondant à la soif de connaissance et de vérité inhérente à l'esprit humain. En lieu et place d'une culture qui satisfît ces questionnements essentiels, l'âge de la page des variétés fut une période de décadence de la culture, emplies de "curiosités sans valeur", dont fut sans cesse abreuvée une population en manque de repères moraux. La décadence de la culture décrite par Hesse fait miroir à la nôtre: en mal de culture, la population se replie sur ces articles de variétés, déversés par millions, remplis d'anecdotes insignifiantes, d'analogies douteuses donnant un semblant de savoir mais qui sont in fine des "connaissances fragmentaires, isolées et privées de sens". Ce fut une "ère de triomphe et de prospérité apparents". Mais alors que les temps politiques se tendent et que la guerre se fît imminente, la population se retrouva soudainement sans aucun repère, "en face du néant et en proie du jour au lendemain à la défiance de soi, doutant de sa force et de sa dignité, voire de son existence". Dans ce désastre, Hesse dénonce en particulier le rôle complice des intellectuels, détenteurs de la culture authentique mais qui participent à sa déliquescence en y apportant leurs plume et réputation. En résultât un climat de pessimisme et de cynisme devant l'avenir doublé d'un sentiment de désespoir et d'insécurité qui fait directement écho à la montée du nazisme à l'époque de Hesse. Des groupes cependant, isolés et peu nombreux, se portèrent garants de la sauvegarde de la culture de l'esprit et leurs travaux conduisirent progressivement à la création du Jeu des perles de verre, synthèse des productions humaines dont les nuances riches et infinies s'apparentent à la grande élasticité de l'alphabet chinois, capable d'exprimer la subtilité la plus infime.

Le roman ne prend toutefois réellement son envol qu'à partir de la biographie consacrée à Joseph Valet, Magister ludi dont le destin énigmatique soulevât bien des interrogations parmi ses pairs au sein de l'ordre castalien. La Castalie est une entité intellectuelle héritière entre autres de l'Ordre des pèlerins d'Orient, un des groupes isolés issus de la période de décadence relatée dans le prologue. C'est un monde qui vit en marge du reste de la société séculière, mais qui est néanmoins subventionnée par cette dernière, en tant que gardien d'un savoir et d'une culture authentiques contre une éventuelle dégénérescence similaire à celle qui eût lieu en ces temps lointains et troubles. C'est dans ce monde que Valet recevra son éducation puis accédera, petit à petit, à la fonction suprême de Magister ludi, ou maître du Jeu des perles de verre. On peut à l'évidence affilier ce roman au genre du Bildungsroman et l'analogie avec le Wilhelm Meister de Goethe s'impose d'elle-même. Mais contrairement à Goethe, Hesse ironise d'emblée en donnant à son héros le nom de Valet en opposition au Meister (maître) de l'auteur des souffrances du jeune Werther. Valet d'ailleurs ne voit jamais son ascension au sein de l'Ordre comme un accomplissement et une élévation personnels, mais davantage comme une litanie de devoirs croissants qui restreignent sa liberté individuelle ainsi que sa capacité d'agir.

Contrairement à Goethe dont la Province pédagogique a pour ultime visée une fin pratique, la démarche de Hesse est un éloge de la place du religieux dans la vie de l'homme. Hesse lui-même accordait une place fondamentale à la religion, bien que comme beaucoup, il répugnait à se conformer à une église ou une institution religieuse aux codes rigides. En sus du christianisme, le Jeu des perles de verre met en avant des éléments de la philosophie chinoise, dans la recherche du sens du monde et de l’Être. On pense notamment à l'épisode où Valet rencontre Frère aîné dans sa retraite du Bois des Bambous et où le héros atteint ce qu'il décrit comme son "premier éveil" (en référence à Bouddha qui signifie "l'éveillé") dans le sens d'une connaissance de soi plus profonde, et qui relativise dans le même temps sa position au sein de Castalie.
Des réminiscences de l'hindouisme sont également disséminés tout au long du récit. On pense ici à la métamorphose du vieux Maître de la Musique, premier maître de Valet, dont la fin de vie est plongée dans la contemplation, l'ascétisme et le silence, mais surtout une sérénité nouvelle qui marquera durablement Valet. Une pensée hindouiste qui occupera une place centrale dans le dernier et le plus remarquable des trois récits de Valet qui clôturent le livre, où le héros Dasa expérimentera les tourments de la Maya. Une véritable ode à la méditation, à l'ascétisme, et à la sérénité d'esprit en opposition aux souffrances considérables qu'engendrent la participation et la recherche du bonheur dans un monde en proie à une violence et à des malheurs perpétuels et dont le vénérable ermite que Dasa rencontre préfère en rire bruyamment face aux interrogations angoissées du jeune homme.
Tout le roman est un éloge sincère et profond d'une vie méditative orientée vers la connaissance de soi. Une sagesse qui ne s'acquiert pas par un enseignement quelconque, un savoir, mais qui ne peut qu'être le résultat d'une expérience et d'une méditation personnelle. "C'est à te parfaire toi-même que tu dois tendre. La divinité est en toi, elle n'est pas dans les idées ni dans les livres. La vérité se vit, elle ne s'enseigne pas ex cathedra. Prépare-toi à des luttes, Joseph Valet, je vois bien qu'elles ont déjà commencé". (p.143).
 
La musique occupe une place équivalente à la méditation, omniprésente dans le livre et à l'origine des moments les plus forts et émouvants du roman. C'est d'abord la communion entre le Maître de musique et le jeune Valet, de laquelle il ressort pour trouver "la ville et le monde bien plus métamorphosés, ensorcelés que s'ils avaient resplendi de drapeaux et de guirlandes, de banderoles et de feux d'artifice". Mais c'est surtout le nouvel éveil de Plinio, l'ami séculier de Valet, dans une scène mémorable où la musique transfigure et bouleverse l'âme de celui qui fut longtemps perdu dans le monde ordinaire : "Comme des gouttes de lumière dorée, les sons filtraient dans le silence [...]. Tendres et sévères, austères et douces, les voix de cette musique gracieuse se rencontraient et se croisaient ; elles dansaient, vaillantes et sereines, leur ronde intime à travers le néant du temps et de la précarité ; éphémères, elles donnaient à l'espace et à cette heure nocturne l'ampleur et la grandeur de l'univers et, quand Joseph prit congé de son hôte, le visage de celui-ci avait changé : il s'était éclairé, et en même temps il y avait des larmes dans ses yeux."

L'autre thème qui traverse le roman est la place de l'intellectuel et de la culture dans le monde. Hesse, à travers son héros et la métaphore de la Castalie, reproche le manque de lien entre le monde intellectuel et le monde séculier, le monde des affaire humaines. L'ordre castalien reste sourd aux pressentiments pessimistes de son Magister ludi, qui entrevoit l'arrivée prochaine d'une nouvelle période sombre de guerres et de conflits qui auront raison de l'existence de l'Ordre. Il critique la tendance des castaliens à se couper du reste du monde, et à se complaire dans un narcissisme intellectuel qu'il qualifie de stérile et vain, notamment à travers leur désintérêt marqué pour l'histoire séculière à laquelle ils préfèrent l'histoire des idées. C'est le père Jacobus, dans une des étapes de sa formation, qui fit naître en lui ce doute qui aboutira à un désaccord profond entre Valet et sa hiérarchie et in fine au renoncement de sa charge. Indirectement, Hesse s'en prend, avec ironie, aux idées de Thomas Mann, qui s'est lui-même reconnu dans ce roman à travers le personnage de Thomas de la Trave, le prédécesseur de Valet dans la fonction de Magister ludi, et à la tendance du monde intellectuel de se retrancher dans une tour d'ivoire par rapport au reste du monde. La Castalie, comme toute œuvre humaine, est vouée à disparaître tôt au tard, et le Jeu des perles de verre, son suprême achèvement, connaîtra un destin identique.
Et Valet, après avoir atteint le sommet de la hiérarchie, de rechercher un nouveau sens dans sa vie, une manière directe d'agir dans le monde réel. Et quoi de mieux, selon lui, que de devenir maître d'école et d'influer directement sur l'âme des plus jeunes, ceux dont l'esprit est le plus malléable, car non affecté encore par des savoirs nombreux mais stériles ?
La relation maître-élève est une autre des composantes essentielles du roman. Valet sera successivement pris en charge par le vieux Maître de la Musique, le Frère aîné, le père Jacobus avant de devenir lui-même le maître d'un petit garçon à la fin du livre et d'accomplir son enseignement dans une fin énigmatique, poétique et magistrale.

Les trois petites nouvelles qui succèdent au récit principal peuvent être lues indépendamment du reste du livre. Par ailleurs, elles constituent d'excellents condensés des thématiques abordées par l'auteur. Elles se lisent très facilement et complètent admirablement le récit de l'histoire de Valet. La dernière, en particulier, possède un souffle grandiose et extraordinaire malgré sa brièveté, et clôture magistralement un roman que j'aie apprécié de plus en plus au cours de ma lecture.

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