"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

vendredi 26 septembre 2014

Fictions, Jorge Luis Borges

 Ma note : 8,5/10.

Voici la quatrième de couverture :

«Des nombreux problèmes qui exercèrent la téméraire perspicacité de Lönnrot, aucun ne fut aussi étrange - aussi rigoureusement étrange, dirons-nous - que la série périodique de meurtres qui culminèrent dans la propriété de Triste-Le-Roy, parmi l'interminable odeur des eucalyptus. Il est vrai qu'Eric Lönnrot ne réussit pas à empêcher le dernier crime, mais il est indiscutable qu'il l'avait prévu...»

« Jorge Luis Borges est l'un des dix, peut-être des cinq auteurs modernes qu'il est essentiel d'avoir lus. Après l'avoir approché, nous ne sommes plus les mêmes. Notre vision des êtres et des choses a changé. Nous sommes plus intelligents. Sans doute même avons-nous plus de cœur » (Claude Mauriac). 


Le souvenir du Livre de sable du même auteur étant lointain dans mon esprit, je découvre réellement Borges à travers ce recueil qui m'a enchanté de bout en bout, malgré une entrée en matière difficile avec la nouvelle Tlön Uqbar Orbis Tertius dont la lecture fût quelque peu ardue. La sensation qui prédomine, en refermant ce livre, c'est le vertige, tant on sent que ces Fictions regorgent de thèmes riches et variés, dont la condensation dans un petit nombre nombre de pages ne fait que renforcer ce sentiment d'étourdissement qui m'a pris régulièrement en arpentant ces pages délicieuses, écrites avec un talent certain par ce géant de la littérature hispanique.
Le thème du labyrinthe, où l'on se perd, où le réel (ou la fiction) dévoile sa nature vertigineuse et inépuisable, est un motif récurrent dans les diverses nouvelles au ton résolument fantastique qui composent ce recueil, et l'on serait tenté de dire que lire Borges, c'est accepter en quelque sorte de se perdre dans un labyrinthe aux ramifications quasi-infinies. Une des meilleures nouvelles, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, aborde d'ailleurs de front ce thème du labyrinthe. Le narrateur, pour un motif qu'on ne comprendra qu'à la toute dernière page, rend visite au professeur Stephen Albert. Ce dernier en vient à lui parler d'un ancêtre du narrateur, un certain Ts'ui Pên, qui fut un gouverneur respecté mais abandonna sa charge pour se consacrer treize ans durant à la rédaction d'un roman-labyrinthe à la réputation illisible car de prime abord contradictoire. Mais Albert met à jour l'ambition démesurée de ce romancier original, qui a décidé qu'à "chaque fois que diverses possibilités se présentent" dans la poursuite de son livre, au lieu d'en adopter une, choisi de les adopter toutes simultanément. "Il crée ainsi divers avenirs, divers temps qui prolifèrent aussi et bifurquent.[...] Tous les événements se produisent, chacun est le point de départ d'autres bifurcations."

Ce sentiment de l'infini, des ramifications innombrables que peut prendre notre monde ou notre imaginaire, revient régulièrement, que ce soit dans la nouvelle susmentionnée, La bibliothèque de Babel (où sont regroupés tous les livres possibles de 410 pages, par l'épuisement des combinaisons issues de vingt-cinq caractères !) ou encore La loterie à Babylone (où la vie de tous est réglée aléatoirement par une mystérieuse Compagnie dont les pouvoirs s'apparentent à un Dieu démiurge). 
La perception du réel est abondamment questionnée par Borges, que ce soit dans Le Sud, la dernière nouvelle du recueil dont la fin ambigüe nous réinterroge sur les frontières entre imagination et réel, ou encore dans les tortueuses Ruines circulaires où un homme projette à tel point son imagination qu'il parvient à créer un être à part entière extérieur à lui !
On pourra revenir de long et en large sur les autres thèmes abordés par Borges, en particulier sur celui du double (Thème du traître et du héros, La forme de l'épée), le pouvoir de la littérature et des idées (Tlön Uqbar Orbis Tertius, Herbert Quain), le rôle de la mémoire dans notre appréhension du réel (Funes et la mémoire, où un homme a le "don" de se souvenir de tout) ou encore la vengeance (La mort et la boussole dont la préface en est un extrait, La Fin).
Côté déceptions, j'ai beaucoup moins accroché aux Trois versions de Judas et à la Secte du Phénix, récits plus ternes sans être toutefois dénués d'intérêt. Cela reste néanmoins anecdotique si l'on considère l'ensemble du recueil qui alterne entre l'excellent et le très bon.

Pour résumer, j'ai globalement beaucoup apprécié ces Fictions, dont on est pratiquement sûr à mon avis de découvrir des choses neuves à chaque relecture à venir, tant leur richesse est elle aussi, à l'image des thèmes abordés par son auteur, infinie. 

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