"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

jeudi 15 juin 2017

Le Voile soulevé, George Eliot

Quatrième de couverture :


« Je veux vivre et aucun secours ne vient. J’avais soif d’inconnu ; à présent, cette soif est passée. Ô mon Dieu, laissez-moi en ce monde connu et laissez-moi en être las : je m’en contenterai. »
Latimer, un jeune homme sensible et intelligent, se découvre le plus terrible des dons : celui de la clairvoyance des âmes et de certains événements du futur. Un jour, il a la vision d’une jeune femme d’une très grande beauté, qui n’est autre que la fiancée de son frère. Sans tenir compte de ses funestes prémonitions, il succombe au charme de « la pâle créature au regard fatal ».
Le Voile soulevé est la confession de l’étrange aventure de Latimer ; c’est aussi un voyage dans les replis de la conscience et les pièges de la lucidité en même temps qu’un périple initiatique dont la boucle passe par Genève, Vienne, et Prague avant de se refermer au pays natal.


         L’intrigue de ce Voile soulevé a de prime abord de quoi surprendre quiconque est familier avec l’univers de George Eliot : le narrateur de cette nouvelle (dispositif narratif inusité chez cette auteure puisque ses autres écrits sont rapportés à la troisième personne, du point de vue omniscient), Latimer, possède un don de clairvoyance et de prédiction, lui permettant à la fois de connaître l’avenir et de lire dans les pensées d’autrui. Une irruption du surnaturel qui paraît bien étrange pour une auteure justement reconnue pour le réalisme minutieux de ses récits ! Toutefois, réflexion faite, cette anomalie permet habilement à Eliot de pouvoir continuer à porter ses fameux jugements moraux à travers des analyses extrêmement précises de l’âme humaine, véritable marque distinctive et caractéristique de son style d’écriture. De fait, nous nous retrouvons avec ce Voile soulevé en terrain bien connu et la nouvelle, mis à part cet élément surnaturel, s’inscrit dans la continuité de l’auteure victorienne et ne m’a à aucun moment déçu, ce dont j’avais quelques craintes a priori. J’avais déjà eu de telles appréhensions en abordant les trois nouvelles de Scènes de la vie de clergé (présentées là encore comme mineures mais qui me sont apparues extraordinaires, en particulier la première sur Amos Barton) ; mais aussi pour le volumineux Daniel Deronda, où des critiques souvent sévères ont été portées sur la partie juive du récit (un spécialiste d’Eliot, F.R. Leavis, préconisait même de la supprimer complètement !), qui ne m’a véritablement ennuyé que lors d’une scène où le héros-éponyme, accompagné de son mentor Mordecai, débattent longuement de la question juive dans un bar fréquenté par des connaissances de ce dernier. En bref, l’œuvre d’Eliot est pour moi l’une des meilleures qu’il m’ait été donné de lire, dont les quelques faiblesses dans quelques-uns de ses récits ne sont rien par rapport au plaisir intense que j’ai pris à lire chacun de ses livres qui me sont tombés sous la main.

Écrit entre Adam Bède et Le Moulin sur la Floss, Le Voile soulevé est à mes yeux une franche réussite, une de plus dans le parcours sans faute jusqu’à présent dans mes lectures de cette auteure. Il occupe pourtant la place du mouton noir pourrait-on dire dans le corpus des œuvres de l’écrivaine. À en croire la postface rédigée par Marianne Tomi, ce récit est jugé par Henry James comme « le jeu d’esprit d’un auteur que l’on ne surprend pas souvent – peut-être d’ailleurs pas assez – en train de jouer » ; par Marghanita Laski comme « une pauvre histoire méchamment surnaturelle » ; et par Christopher Ricks comme « l’œuvre de fiction la plus bizarre qu’elle ait jamais écrite ». George Eliot elle-même préconisait à son éditeur de rééditer Le Voile soulevé en l’associant avec ses autres œuvres, indiquant par là qu’il est sans doute préférable d’être familier avec ses autres romans avant de lire cette nouvelle singulière parmi sa production. L’auteure par ailleurs fournit dans cette même lettre à son éditeur l’expression, la « devise », qui constitue la clef de la présente nouvelle :

Ne me donne pas d’autre lumière, mon Dieu,
Que celle qui se change en énergie de la fraternité,
Nul pouvoir ne dispense du bien fructifiant
Qui fait l’achèvement de la nature humaine.


         Appliquée aux mésaventures de Latimer, le narrateur du récit, cette devise dévoile les ressorts et l’enseignement moral de la nouvelle : Latimer, bien que clairvoyant et au fait de son destin et de la manière dont il va mourir, ne parvient pas à s’en soustraire et à résister à ses désirs, ses impulsions, qui prennent le pas sur les « idées », la raison, que ses prédictions représentent. (p. 38)
Son don par ailleurs ne fait pas de lui une meilleure personne, bien au contraire, ce don l’isole du reste de l’humanité, exacerbe son égoïsme, sa vanité et lui font porter un regard dur et sans indulgence sur son entourage, en particulier son frère.
Le portrait de ce dernier, prénomme Alfred, est un des moments dans lequel se manifeste l’habituel génie d’Eliot pour dépeindre les hommes :

« Alfred, dont j’avais presque toujours été séparé et qui, de par son caractère et son allure physique, m’apparaissait comme un parfait étranger, s’appliqua à me témoigner l'amitié la plus fraternelle. Il avait cette gentillesse superficielle des natures heureuses et satisfaites qui ne redoutent aucun rival et auxquelles le succès a toujours souri. Il n’est pas certain que mon tempérament eût été totalement exempt d’envie à son égard quand bien même nos désirs ne se seraient pas contrariés et que je me fusse trouvé disposé à la confiance généreuse et aux interprétations bienveillantes. Il devait toujours y avoir antipathie entre nos deux natures. De fait, en quelques semaines, il me devint odieux ; il suffisait qu’il entrât dans la chambre ou qu’il ouvrît la bouche et c’était comme si mes dents étaient agacées par un grincement de métal. Ma sensibilité maladive était encore plus intensément et continuellement exacerbée par ses pensées et ses émotions que par celles de toute autre personne. J’étais perpétuellement exaspéré par les petits aiguillons de sa vanité et ses airs protecteurs, par la suffisance qui lui faisait croire que Bertha Grant était éprise de lui et par le mépris mêlé de pitié que je lui inspirais […] » (p. 26)

« […] mon frère lui-même ne tarda pas à paraître à la porte, avec sa large carrure, épanoui, en un mot content de lui, et convaincu du mérite qu’il avait à ne pas nous faire sentir avec arrogance le poids de ses avantages. » (p. 43)

Pour une raison mystérieuse toutefois, Latimer n’a pas accès aux pensées de la femme dont il est tombé amoureux et qui est promise à son frère, Bertha Grant, une nièce orpheline de leurs voisins, les Filmore. Ce qui aura pour conséquence, à l’instar d’Adam Bède dans le roman du même nom et de Lydgate dans Middlemarch, respectivement épris d’Hetty Sorrel et de Rosamund Vincy, pour Latimer de tomber aveuglément sous le charme de Bertha, projetant, s’imaginant et attribuant à cette femme toutes les qualités morales qu’il suppose découlant de ses attraits physiques :

« Avec elle, je restais toujours  dans un état d’incertitude : je pouvais observer l’expression de son visage et l’interpréter à loisir ; […] je pouvais attendre un mot, guetter un sourire, plein d’espoir et de crainte : elle exerçait sur moi la fascination d’un destin non démêlé. Tel fut, je le répète, la cause de l’attrait irrésistible qu’elle produisit sur moi ; car de fait, dans l’absolu, il n’était pas de caractère féminin plus éloigné que celui de Bertha d’un jeune homme transi, romantique et exalté. Elle était maligne, sarcastique, dénuée d’imagination, prématurément cynique ; elle gardait son sens critique et son impassibilité en présence des spectacles les plus émouvants ; elle était toujours prête à décortiquer mes poèmes favoris et elle affichait un dédain tout particulier à l’égard des poètes lyriques allemands qui avaient alors ma prédilection. Aujourd’hui encore, je suis incapable de définir le sentiment qu’elle m’inspirait ; […] et surtout Bertha manquait de cet enthousiasme pour le Grand et le Noble que, même à l’apogée de son ascendant sur moi, j’aurais continué à tenir pour le propre d’une nature élevée. Mais il n’est pas tyrannie plus accomplie que celle qu’exerce un tempérament égocentrique et négateur sur une nature excessivement sensible, assoiffée d’affection et de réconfort. L’esprit le plus indépendant ne peut se défendre de surestimer le jugement d’un homme silencieux et de ressentir comme une vraie victoire le fait d’avoir conquis le respect d’un critique réputé sévère et mordant. Comment dès lors s’étonner qu’un jeune homme enthousiaste et sans assurance s’attachât au masque impénétrable d’une femme sarcastique comme à la châsse d’une divinité ambiguë qui présidait à sa destinée ? D’ailleurs, une jeunesse enthousiaste est incapable d’imaginer chez autrui l’absence totale des émotions qui l’affectent : elles sont peut-être peu développées, latentes, paresseuses, se dit-il, mais elles existent, elles peuvent s’éveiller ; quelquefois, à la faveur d’une heureuse illusion, il se figure que l’absence même de manifestation est le signe d’une intensité encore plus grande. » (p. 27-28)

Beaucoup de femmes attirantes, séduisantes, dans l’univers de George Eliot se révèlent surtout, sous leur apparence physique ensorcelante, comme des êtres profondément égoïstes, incapables de compassion, de pitié. Bien sûr, d’importantes nuances sont à apporter à une telle généralité : Hetty Sorrel, Rosamund Vincy, Gwendolen Harleth (dans Daniel Deronda) et Bertha Grant ont certes en commun cette grande beauté physique qui excite de dangereuses passions pour les héros d’Eliot, mais les trois premières ont davantage droit à la compassion de l’auteure (en particulier Hetty et surtout Gwendolen, à mes yeux le personnage féminin le plus complexe et réussi de l’auteure) tandis que Bertha est le personnage le plus antipathique, le plus dépourvu de qualités, dont les mortifications, les souffrances consécutives à son mariage désastreux avec Latimer n’auront aucune conséquence dans sa vie intérieure, contrairement à Gwendolen, avec qui elle partage pourtant de nombreux points communs sur leur vision du mariage et de la volonté de domination de leur conjoint qu’elles s’imaginaient. C’est là une qualité décisive d’un grand auteur, pour reprendre le bon mot de Fielding, de rendre nettement distinctes, singulières, des personnalités qui semblent de prime abord identiques. La cruauté, la froideur, l’égoïsme de Berha se font jour de manière symbolique, métaphorique, un procédé d’écriture fréquent chez Eliot qui confère à son style un aspect poétique auquel je suis de plus en plus sensible à mesure que j’explore son œuvre :

« […] il me sembla être soudain plongé dans les ténèbres, au sein desquelles se mit à briller timidement la lueur d’un feu de cheminée : je me retrouvai assis dans le fauteuil en cuir de mon père dans la bibliothèque familiale. Je reconnus l’âtre avec ses chenets en forme de chiens, la cheminée avec son manteau de marbre noir orné en son centre d’un médaillon de marbre blanc qui représentait La Mort de Cléopâtre. Un désespoir intense et profond m’oppressait ; la lumière devint plus vive car Bertha entrait, un flambeau à la main – Bertha, ma femme – fixant sur moi son regard cruel, avec le vert de ses bijoux et des feuilles qui ornaient sa robe de bal blanche ; et chacune de ses pensées haineuses m’apparaissait… « Fou ! idiot ! pourquoi n’as-tu pas le courage d’en finir ? » Je connus l’enfer. Je lus dans son âme impitoyable, j’en vis la froide mondanité, la haine farouche, et je la sentis m’envelopper comme une atmosphère que j’étais obligé de respirer. Elle s’avançait avec son flambeau et se penchait sur moi avec un sourire amer plein de morgue ; je vis la grande broche en émeraude sur son corsage, un serpent à écailles aux yeux de diamant. Je frissonnai : je n’avais que mépris pour cette femme à l’âme stérile et aux viles pensées ; mais je me sentais désarmé en face d’elle comme si elle tordait mon cœur blessé dans l’intention d’en extraire jusqu’à la dernière goutte de sang. Elle était ma femme et nous nous vouions une haine réciproque. Peu à peu, l’âtre, la bibliothèque plongée dans la pénombre, la lueur du flambeau disparurent ou plutôt se fondirent en un halo lumineux, le serpent vert aux yeux de diamant laissant  une image sombre sur ma rétine. Je sentis frémir mes paupières et ce fut le grand jour autour de moi […] ». (p. 34-35)


                Malgré cette unique vision qu’il a du caractère épouvantable de Bertha, Latimer ne peut s’empêcher de désirer la possession de cette dernière, de l’épouser alors qu’elle est promise à son frère. La certitude acquise par sa vision qu’elle sera sa femme n’apaise paradoxalement pas les craintes, les incertitudes, les souffrances présentes liées au mariage à venir de cette dernière avec son frère, par le refus également de la femme de manifester explicitement son amour vis-à-vis du narrateur. Assuré pourtant de la ruine future de son mariage, Latimer ne peut se détourner de son projet, de son désir fou et destructeur. Avide de désirs, le narrateur souhaite le satisfaire à tout prix, conscient pourtant de sa brièveté et de son malheur futur. Ce faisant, George Eliot met à jour cette dualité de la conscience humaine, dans un autre de ses passages remarquables dont elle a le secret :

« Bertha, cette jeune fille svelte et blonde dont les pensées et les émotions étaient encore pour moi une énigme au milieu de la transparence ennuyeuse avec laquelle m’apparaissaient les autres esprits. Bertha m’absorbait autant que cette dernière journée d’inconnu, que cette dernière proposition laissée à l’état d’hypothèse incertaine avant le coucher du soleil ; toutes les forces entravées et réprimées de ma nature – crédulité et incrédulité, confiance et défiance – s’engouffraient dans cet unique étroit chenal. Elle réussit donc à me faire croire qu’elle m’aimait. Sans jamais se départir d’un ton de badinage et de supériorité mutine, elle réussit à me faire croire que je lui étais indispensable, soumis à sa tyrannique fantaisie, et qu’elle ne se sentait bien qu’en ma compagnie. Il en coûte si peu pour une femme pour nous duper ! Un mot à demi retenu, un silence inattendu ou même un petit accès de vivacité dirigé contre nous suffisent à nous asservir durablement […] Tout un ensemble de signes imperceptibles m’avaient persuadé que, sans bien s’en rendre compte, elle m’avait toujours préféré à Alfred, que le prestige d’être admirée  et choisie par un homme qui faisait brillante figure dans le monde avait dû l’éblouir jusqu’à la tromper – ignorante et papillonnante comme le sont les jeunes filles – sur ses propres sentiments. Elle raillait elle-même d’une façon piquante sa propre vanité et son ambition. Que m’importait la connaissance anticipée de mon infortune à présent que je possédais la totalité des avantages de mon frère […] ? Nos plus douces illusions ne sont-elles pas pour la plupart volontaires, comparables à ces brillants effets de couleur que nous savons être fais de paillettes, de verre brisé et de chiffons ? » (p. 50)

« Et cependant, que d’horreur promise dans cette certitude ! Derrière cette frêle jeune fille, aux mots et aux regards de qui j’étais suspendu et dont le frôlement était un ravissement, se dressait l’autre Bertha aux formes plus pleines, aux yeux plus durs, aux lèves pincées, à l’âme égoïste et stérile mise à nu, qui s’imposait constamment à ma vue réticente non comme une énigme fascinante mais comme une réalité inéluctable. Êtes-vous incapable de m’accorder votre sympathie, vous qui lisez ceci ? Êtes-vous  incapable d’appréhender cette double conscience dont les deux courants parallèles me traversaient sans jamais mêler leurs eaux ni se fondre en une teinte commune ? Pourtant, vous avez dû connaître ces pressentiments que suscite un don de pénétration en lutte avec la passion ; or, mes visions n’étaient que des pressentiments intensifiées jusqu’à l’horreur. Vous avez connu l’impuissance des idées face à la puissance de l’impulsion ; or, mes visions, une fois devenues des souvenirs, n’étaient plus que des idées abstraites, de pâles fantômes qui me faisaient signe en vain […] (p. 36-37)


Malgré la folie de Latimer, qui occupe la place principale du récit, Le Voile soulevé a également ces moments émouvants, là encore très caractéristiques de l’écriture d’Eliot, par la conscience aiguë du temps passé, de la souffrance et de la mort comme vecteurs d’une plus grande empathie envers autrui. C’est en de brèves lignes que Latimer se remémore son enfance, sa mère, et un peu plus loin, c’est la réconciliation avec son père, frappé d’un malheur qui permet enfin le rapprochement entre le père et le fils, seul moment de répit, d’amour partagé pour Latimer dans l’océan de solitude et le désert de sentiments, dévorés par son égoïsme puis son indifférence à toute chose, qu’il traverse durant sa vie adulte.

« Il est possible que, par contraste avec les années qui suivirent, mon enfance m’apparaisse plus heureuse qu’elle ne le fut. En ce temps-là, le voile du futur m’était aussi impénétrable qu’aux autres enfants ; je partageais avec eux les délices de l’heure présente et les douces espérances du lendemain ; et puis, j’avais une mère aimante : aujourd’hui encore, après tant et tant de mornes années, je crois encore sentir sa caresse tandis qu’elle me tient sur ses genoux, les bras noués autour de mon petit corps frêle, la joue tout pressée contre la mienne. Une maladie des yeux me priva momentanément de la vue et elle me garda sur ses genoux du matin jusqu’au soir. Cet amour incomparable disparut bientôt de mon existence et, même pour ma conscience enfantine, ce fut comme si un grand froid se produisait dans ma vie. Je continuais comme autrefois à monter mon petit poney blanc sous la conduite de mon valet mais je ne voyais plus ces yeux pleins d’amour surveiller mon allure, ni, au retour, ces bras heureux s’ouvrir pour m’enlacer. » (p. 10)

« Ce fut le soir même de la mort de mon père… Ce soir-là, le voile qui jusqu’alors m’avait dissimulé l’âme de Bertha, ce voile qui m’avait permis de trouver auprès d’elle seule la bienheureuse possibilité de vivre dans le mystère, le doute et l’attente, ce voile enfin se souleva. Depuis le début de mon amour, c’était peut-être la première fois que cette passion se trouvait totalement neutralisée par la présence d’un sentiment d’une autre nature. J’avais veillé mon père sur son lit de mort ; j’avais été témoin du dernier regard ardent qu’il avait jeté sur le cours de toute une vie et recueilli la dernière et faible sensation de chaleur que lui avait procurée la pression de ma main. Que valent tous nos amours en regard de cette intimité qui fut la nôtre pendant ses derniers moments ? Dans les instants qui suivent le contact avec la mort, toute relation avec les vivants se hausse au rang d’une relation supérieure, pénétrée du sentiment d’une nature et d’une destinée communes. » (p. 53)


             Le destin de Latimer est tout à fait singulier au regard de celui de tous les autres héros d’Eliot, ce qui nous renvoie à la devise d’Eliot exposée plus haut. Latimer, contrairement par exemple à Silas Marner, ne trouvera aucune consolation humaine, aucune rédemption malgré les épreuves et souffrances qu’il traverse. Son don de divination ne lui a apporté aucun frein à son égoïsme et sa volonté de puissance, et l’a de plus empêché de se rapprocher du reste des hommes, emporté qu’il est par son dégoût des mœurs mesquines, vulgaires qu’il a percé à jour, et qui le mettent dans une perpétuelle position de méfiance vis-à-vis de ses semblables.

« Une fois ou deux, las d’errer, j’ai voulu me fixer dans un endroit aimé et mon cœur s’est ouvert à tous ceux –hommes, femmes, enfants – dont les visages me devenaient familiers, mais chaque fois je me suis enfui, terrifié par le possible retour de mon ancien don de divination. J’ai fui toujours plus loin, continuellement seul face à la Présence Inconnue, tout à la fois révélée et dérobée par le rideau mouvant de la terre et du ciel. Jusqu’à ce que la maladie s’empare enfin de moi et m’oblige à rester ici, dépendant de mes domestiques. Alors, mon don de double-vue s’est emparé de ma conscience pour ne plus me quitter. Ces gens, je connaissais tout de leurs pensées mesquines, de leur commisération à mon égard, de leur pitié déjà bien lasse. » (p. 70)


Son don, au lieu de tendre vers la fraternité, vers l’empathie, l’ont au contraire coupé du reste du monde. C’est à cela sans doute que se réfère George Eliot, qui après avoir dans un premier temps quelque peu dévalorisé sa propre œuvre, l’a réhabilitée au nom de « l’idée qu’il exprime et qui justifie sa tonalité douloureuse qui m’est très chère ».
            Pour ma part et en guise de conclusion, j’ai, comme pour tous les écrits que j’ai lus de George Eliot, été une nouvelle fois impressionné par la force d’écriture d’une auteure qui a mon admiration inconditionnelle. Même ses écrits soi-disant « mineurs » ne dépareillent nullement à l’aune de ses œuvres les plus accomplies. Le Voile soulevé est encore une preuve du talent incomparable d’une auteure dont on reconnaît rapidement le ton et le style et qui, malgré son caractère surnaturel et semble-t-il incongru, possède tous les attributs d’une œuvre réussie, maîtrisée, nullement anecdotique.

lundi 15 mai 2017

Le Wagon à vaches, Georges Hyvernaud

Quatrième de couverture :


Dans son premier livre, Georges Hyvernaud décrivait la condition du prisonnier de guerre. Le Wagon à vaches peut se définir comme le journal d’un prisonnier de l’après-guerre – un homme quelconque -, enfermé dans son petit métier, dans des fréquentations médiocres et des souvenirs banals, captif de sa ville. Incompréhensible.
Bourladou – l’homme des conforts et des conformismes.
(Prière d’insérer rédigé par l’auteur en 1953)

Georges Hyvernaud est né en 1902, en Charente, d’une mère couturière et d’un père ajusteur. Après de brillantes études secondaires, l’École normale des instituteurs, il est nommé professeur à Arras.
Mobilisé en 1939, fait prisonnier en 1940, il est libéré en 1945. Il publie en 1949 La Peau et les Os, préfacé par Raymond Guérin, où il relate l’expérience de ses cinq années de captivité.
Malgré le soutien de Sartre, Martin du Gard et Cendrars, ce récit passe pratiquement inaperçu. Après l’échec encore plus cuisant du Wagon à vaches paru en 1953, Georges Hyvernaud, las, meurtri et découragé, renonce à toute publication.
Lorsqu’il meurt, le 24 mars 1983, un seul critique (Jean-José Marchand) évoque sa disparition.


Tout comme le hongrois Imre Kertész, l’expérience de captivité de Georges Hyvernaud lui a fait jeter un regard rétrospectif et prospectif foncièrement « pessimiste » sur la condition humaine. Kertész de son propre aveu rapportait toute l’existence humaine à son expérience d’Auschwitz. Il en a conclu une théorie calquée sur le titre de son premier roman, Être sans destin, selon laquelle la vie humaine est livrée au chaos, au hasard, où les hommes s’échangent arbitrairement la place de bourreau et de victime, destinée à laquelle il n’a pas voix au chapitre. La similitude entre les deux écrivains susmentionnés m’a particulièrement frappé aux yeux dans ce passage du Wagon à vaches, qui, si mes souvenirs sont bons, renvoient à la même théorie du « pas » exposée par Kertész dans Le Refus, écho elle-même de la conception becketienne de l’existence :

« Si je n’ai pas fait mon chemin, ce n’est pourtant pas faute d’avoir marché. Je n’ai fait que ça, marcher. Marcher de la maison à l’école. Marcher du bureau à ma chambre. Ça finit par faire pas mal de pas. Et il y a eu aussi le régiment : tous les matins entre la caserne et le terrain de manœuvres. Au pas : une, deux, une, deux. Jamais je n’ai réussi à marcher vraiment au pas. Cela paraît simple – gauche, droite. Mais je prenais toujours un peu de retard, ou d’avance. » (p. 80)

« Expliquer quoi ? Je pensais à Marécasse dans sa défroque rayée. Marécasse qu’ils ont foutu dans le tas, comme dit Bourladou. Parmi les autres, au fond d’un wagon à vaches. Il ignorait pourquoi. Les autres en savaient-ils davantage ? Même ceux qui croyaient savoir. On subit sans comprendre, on crie des justifications à la face des sourds, comme le gros Allemand qui se débattait devant un canon de mitraillette. Et puis on finit par se résigner et se taire. Je pensais à ma logeuse. Aux Crabes. Aux masses. À tous ces gens enfouis dans la masse des gens, enfermés dans les événements et les choses. » (p. 132)

                Pour Hyvernaud, l’existence humaine peut être comparée au titre de son deuxième et dernier roman : à un wagon à vaches. Une expression qui prive le destin humain de toute grandeur, de tout romanesque, dont ce livre se veut une méticuleuse déconstruction.

« On ne va peut-être nulle part. On est là. C’est comme ça. Il y a un train de marchandises qui se traîne à travers un énorme désastre silencieux. On y a entassé des hommes au lieu de marchandises. Les wagons sont bouclés, verrouillés, cadenassés. Rien de tel pour vous donner le sentiment de la fatalité.
La fatalité sans majuscule. Pas le Destin des vieilles tragédies, avec son visage de pierre. Nous autres, on n’a droit qu’à une fatalité miteuse et déglinguée. Au wagon à vaches. » (p.134)

Parmi les fréquentations vulgaires et ridicules que le protagoniste entretient, cette attente mensongère d’une littérature engagée, emplie d’espoir, est incarnée par Mme Bourladou, la femme du bourgeois-modèle, Bourladou qui est l’objet tout au long du roman d’un portrait féroce, caustique et ridicule que n’aurait sans doute pas renié Flaubert.

« Je suis sûre que ça vous paraîtra stupide, à vous, mais le rôle d’un écrivain, si vous voulez mon avis, c’est d’enseigner la confiance, l’espoir… de donner de l’homme une image…
J’ai suggéré : exaltante.
- Oui, a dit Mme Bourladou, une image exaltante. Alors que tout ce qu’on publie aujourd’hui, c’est si vulgaire, si laid. Même pas du français, rien que de l’argot, des grossièretés. Et puis, c’est désespérant… Ils salissent tout. » (p. 28)


                Au retour de la guerre, le narrateur replonge dans une existence quotidienne terne, absurde, à mille lieux des promesses des lendemains qui chantent que claironnent les autres écrivains et poètes, dont il dément les vains espoirs à la lumière de son expérience personnelle, dénuée de tout sens, de toute grandeur, partagée entre un métier accaparant et ennuyeux et des fréquentations médiocres, plongées dans leurs préoccupations mesquines, dont en premier chef Bourladou, modèle de la pensée conformiste. Bourladou tance le narrateur qui est enfermé dans sa conception absurde de la vie, qui n’aspire plus qu’ « à creuser son trou », ne comprend pas le manque d’entrain de ce dernier à toutes les conversations dans lesquelles il veut l’engager. Il passe son temps à se gargariser de sa réussite sociale, à colporter les derniers commérages, à organiser des comités bien-pensants, dont l’un s’occupe de l’érection de monuments en hommage aux soldats et résistants tués lors de la Seconde Guerre Mondiale. Tout comme Kertész (plus particulièrement à la fin d’Être sans destin et sa réunion avec ses familiers), mais dans un registre différent, Hyvernaud dénonce la volonté de la société à enterrer au plus vite, ou plutôt à refuser de voir la vérité que le conflit a dévoilé, à savoir une existence humaine livrée au chaos, à l’arbitraire, d’un homme réduit au simple rang d’animal passant sa vie condamné à aller d’un point à l’autre sans en comprendre les motifs.

« Bien trop occupés de leur rôle pour penser aux morts. Il était d’ailleurs superflu de penser aux morts : désormais, le monument était là pour ça. C’était son rôle, au monument. La pierre n’oublierait pas. Les noms étaient là, c’était fixé, c’était gravé, c’était doré, on était en règle. Dans une mémoire humaine, un souvenir est toujours fragile. Mais la pierre, ça ne bouge plus. En ce jour de pluie et de musique, les vingt-trois mille habitants de ma ville natale se déchargeaient solennellement de l’obligation de maintenir intacte l’image de Beaulavoir Alfred, qui avait été tué aux Éparges, de Choupar Anataloe, qui avait été tué près d’Albert. S’assurant ainsi la tranquillité d’âme nécessaire à la digestion, à la copulation, à la manille, aux divers commerces humains. Rien ne serait possible avec, sur la pensée, le poids des morts. Il importait de délivrer la cité de cet accablement. D’exorciser de ces présences tragiques la conscience collective et la conscience individuelle. Les morts eux-mêmes y gagnaient. Les morts cessaient d’être des cadavres pour devenir des Noms. Ils échangeaient leur misérable substance contre une abstraction décorative. À la chair gonflée et suppurante, aux yeux crevés, aux ventres défoncés, se substituait l’élégance algébrique des caractères inscrits dans la pierre. C’était net, des noms, c’était propre. Et même joli à regarder. Et inoffensif comme une page du dictionnaire ou de l’Annuaire du Téléphone. Les cadavres sont toujours pleins de reproches et de mépris. Mais, changés en noms, ils acquièrent une prodigieuse discrétion. On les lit sans songer qu’ils sont les noms de quelqu’un. On n’est même pas forcé de les lire. » (p. 146-147)

                La vision « pessimiste » de l’existence d’Hyvernaud tient surtout sur ce dernier point : l’incapacité chronique de l’homme à faire retour sur lui-même, sur son histoire, et à en tirer une certaine forme d’enseignement pour l’avenir. D’où l’impression très juste d’Hyvernaud que tout est condamné à se répéter, à se reproduire à plus ou moins long terme dans l’avenir.

« Bonne vieille race obstinée des hommes : toujours prête à tout recommencer, à remettre ça. Se raser, cirer ses souliers, payer ses impôts, faire son lit, faire la vaisselle, faire la guerre. Et c’est toujours à refaire. Ça repousse toujours, la faim, les poils, la crasse, la guerre. Et des monuments poussent sur les places, des noms poussent sur les monuments. Il en repousse toujours, des noms. On trouve toujours de la pierre pour graver des noms dessus et toujours des noms à graver dans la pierre. » (p. 61)

                On comprend mieux à l’aune de ces citations pourquoi Hyvernaud est tombé dans un relatif anonymat en France et n’est jamais évoqué à l’école et autres études littéraires. Hyvernaud, contrairement à Camus, Sartre, qui font le même constat que lui de l’absurdité de l’existence humaine, s’en différencie radicalement par sa vision qui exclut toute prise de conscience collective, toute fin au cycle absurde de l’existence. La révolte est impuissante, écrasée par la prolifération des Bourladou en tous genres, par l’organisation de nos vies humaines qui ne permettent pas à l’homme de s’émanciper, qui le condamne à une vie d’insignifiance, à une vie ratée.
Le Wagon à vaches présente une structure éclatée qui fait la part belle, outre le retour à la vie normale du narrateur, aux souvenirs de guerre, en particulier la période de la « Drôle de guerre », le trajet au camp dans lequel vivra Hyvernaud cinq ans durant, ainsi que les premiers jours suivant sa libération, lors desquels il assiste notamment à l’humiliation de quatre Allemands par un soldat américain. Hyvernaud fait preuve de concision, d'une certaine sècheresse dans l’expression qui convient parfaitement au ton de son roman, et le livre regorge de passages que l’on pourrait mettre en exergue sous forme d'aphorismes qui jettent un regard lucide et cru sur notre existence humaine.


« On était dans un de ces moments où la vie avoue, où l’on y voit clair, où l’on voit le fond. C’était de la vérité, ça. De la vérité nue, indécente. Une vérité qui rejoignait et impliquait d’autres vérités, des choses terribles et absurdes que j’avais vues, et des choses que je n’avais pas vues, qui existaient, qui étaient encore bien plus absurdes, bien plus terribles.
Après, le rideau peut retomber. On peut bien retrouver les murs et les mots d’autrefois – on sait le mensonge des murs et des mots. On ne s’y fie plus, c’est louche. Et on devient pareil à ce type, dans les romans policiers, qui se faufile sur ses semelles de crêpe, guettant des signes, une petite peur au fond des yeux. C’est ainsi qu’on vit, en type traqué, pas en règle, et on ne connaît pas même les règles, personne ne les connaît. Si jamais on se fait coincer, inutile de se débattre et de se justifier. Pas de réponse, pas de recours. De l’acier dans la gueule pour finir. » (p. 54-55)

« C’est cela que je traîne avec moi. Rien que des souvenirs de peur, d’humiliation, de dépossession de soi. Expérience d’où naissent des certitudes rugueuses. On en vient à ne plus concevoir l’homme que soumis, aplati, écrasé. Et on n’essaye même plus de comprendre. On se tasse dans son coin. Sagesse de pauvre, banale et vieille comme la peur et la mort. Je ne suis pas un philosophe, moi. Un de ces penseurs à grosse tête. Les philosophes, il leur suffit de presser doucement sur un mot – sur le mot existence par exemple […] et voilà ça y est, la méditation se met à sortir et à s’étaler comme une pâte dentifrice. Égale, onctueuse, inépuisable. Je n’ai jamais été fort à ces jeux. Pas compliquées, mes idées sur l’existence ; et l’existence s’est chargée de les simplifier encore. Des circonstances comme la guerre, la captivité, ça ronge les mots et les fables dont on voudrait se masquer les réalités de sa condition. À la fin, il ne reste pas grand-chose – cette amertume sommaire, cette passivité. » (p. 46)

« Il est utile de se pénétrer le plus vite possible de cette idée qu’on ne pèse rien du tout, qu’on n’a pas du tout d’importance. Ça vous prépare à ce qui attend la plupart des hommes dans l’existence. Par la suite, on s’étonne moins. On est adapté, paré, fin prêt. » (p. 81)

« Qu’on les colle seulement à un portillon de métro, les duchesses de Marcel Proust ou de Balzac, qu’on les mette à faire des trous dans des bouts de carton toute la journée pendant huit heures, et tous les jours, du lundi au samedi, et on verra bien ce qui en restera de leurs drames distingués. On n’aura plus à décrire que de la fatigue et des varices, des notes de gaz et des démarches à la mairie. Pas très romanesque, tout ça. La vie manque de romanesque quand on est obligé de la gagner.
Elle n’est plus que ce cheminement pas à pas, sou à sou, peine à peine. Ça s’étire, ça s’effiloche, ça pendouille de partout. Sans commencement, ni fin, ni forme. On n’a pas de drames, nous autres. On n’a que des ennuis, des embêtements. Et à peine le temps d’y penser. Parce que notre temps s’effrite en labeurs absurdes et en calculs sordides. On avance dans tout ça, le nez sur le souci présent, et après celui-là il y en aura d’autres. Toujours du boulot à finir, des gosses à torcher, des factures à payer. Et la peur d’être en retard. Les horaires inflexibles de l’usine et du bureau. Les limitations partout évidentes. Aucune liberté, aucun jeu. Les pauvres gens ne choisissent pas l’événement. Ils sont pris dedans. Et quand l’événement les choisit, ils se laissent faire en ronchonnant et en geignant. » (p. 114-115)