" La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 13 juin 2018

Temps difficiles, Charles Dickens

Quatrième de couverture :


Le roman le plus engagé de Dickens. Les Temps difficiles, ce sont les débuts de la révolution industrielle qui transforme l'aimable campagne anglaise en un pandémonium d'usines, de canaux, d'installations minières, de fabriques, d'entrepôts, de banlieues misérables où vit à la limite de la survie le prolétariat le plus exploité qui sans doute fût jamais. Sous un ciel de suie, Coketown, la ville du charbon (Manchester en réalité), est d'autant plus l'image de l'enfer que la classe ouvrière n'y est pas encore organisée et qu'elle apparaît ainsi comme la victime toute désignée de politiciens sans scrupules et d'une bourgeoisie, parfois compatissante et troublée dans son confort moral, mais toujours persuadée de la divinité de ses droits. Le roman de Dickens correspond point pour point à l'analyse qu'en ces mêmes années et dans cette même Angleterre, Fr. Engels entreprenait de la naissance du capitalisme moderne.


(Les pages mentionnées font référence à l’édition publiée en Pléiade avec Dombey et Fils, allant de la page 1005 à 1316 pour le présent roman)


           Temps difficiles, dixième roman de Dickens publié en 1854, est présenté généralement comme le roman le plus engagé de Dickens, ou du moins celui dans lequel il dénonce le plus explicitement les conditions de travail des ouvriers de son époque. Sa cible privilégiée ici, ce sont les thuriféraires d’une certaine forme d’économie politique, et bien que sa critique puisse paraître simpliste, voire naïve, elle n’en est pas moins juste sur le fond et on ne saurait trop revenir sur une vérité que certains économistes (et certains hommes politiques) tendent à négliger ou occulter : à savoir que l’homme n’est pas un animal purement rationnel et que le réduire à une simple « force de travail » ou « main d’œuvre », pour employer le vocabulaire d’aujourd’hui,  en faisant fi de ses affections et aspirations (autres que celles du « marché ») est justement une analyse réductrice et fausse, bien qu’elle soit encore largement répandue. C’est par la bouche de Stephen Blackpool que Dickens exprime cette idée, en se gardant bien de proposer toute solution définitive à la question :

« Et par-d’ssus tout, évaluer les gens en force motrice, leur fixer des règles comme s’ils étaient les chiffres d’un total ou des machines, comme s’ils n’avaient ni affections ni sympathies, ni souv’nirs ni préférences, ni une âme pour languir et pour espérer, - quand tout est calme les laisser croupir comme s’ils n’avaient aucun sentiment humain, et quand il y a de l’agitation leur reprocher d’manquer d’ces sentiments humains dans leurs rapports avec vous [Stephen s’adresse à son patron, Mr. Bounderby, dont nous reparlerons plus bas], ça n’arrangera jamais rien, M’sieur, jusqu’à c’que l’œuvre de Dieu soit détruite. » (p. 1162)

             Il a été reproché à Dickens de ne pas prendre explicitement parti pour les syndicalistes faisant grève dans ce roman, et même de les peindre sous un angle péjoratif. Cette critique peut paraître excessive, bien que je ne veuille pas aller jusqu’à dédouaner complètement Dickens, qui fait preuve d’une certaine forme de naïveté selon moi, puisqu’il semble plutôt tendre vers une solution de type paternaliste (à tendance aristocratique) misant sur la prise de conscience des classes dirigeantes et leur humanité/compassion face aux souffrances des classes ouvrières. Tout d’abord, si Dickens semble critiquer les syndicats, il n’en critique explicitement qu’un seul, à travers le personnage de Slackbridge, le leader qui pousse les ouvriers à la révolte grâce à ses talents oratoires. Les discours de ce dernier sont retranscrits et sont particulièrement persuasifs, mais la critique de Dickens se situe moins sur la légitimité de la révolte des ouvriers (qu’il soutient sans ambigüité) que sur le côté arriviste et intéressé de Slackbridge, à qui Dickens reproche de surcroît de ne pas véritablement connaître les souffrances des ouvriers et de vouloir tirer profit à titre personnel d’une lutte entre les travailleurs et leur patron, Mr. Bounderby.
          Dickens s’est rendu célèbre notamment par sa peinture des profonds changements qu’ont occasionnés les Révolutions industrielles en Angleterre. Ses descriptions d’un Londres noirci par les fumées des usines, de la misère liée aux conditions de travail difficiles des ouvriers, sont parmi les témoignages les plus marquants sur le plan littéraire de ces bouleversements survenus au 19e siècle. Sa peinture dans le présent roman de la ville fictive de Coketown s’inscrit dans cette démarche :

« Coketown était une ville de briques rouges, ou plutôt de briques qui eussent été rouges si la fumée et les cendres l’eussent permis ; mais, étant donné les circonstances, c’était une ville d’un rouge et d’un noir contre nature, telle la face peinte d’un sauvage. C’était une ville de machines et de hautes cheminées d’où s’échappaient inlassablement, éternellement, des serpents de fumée qui ne se déroulaient jamais tout à fait. Elle avait un canal noir, et une rivière qui roulait ses eaux empourprées par de puantes teintures, et de vastes constructions criblées de fenêtres qui vibraient et tremblaient tout le long du jour et d’où le piston des machines à vapeur montait et descendait monotonement comme la tête d’un éléphant fou de mélancolie [en référence au mouvement de la bielle des premières machines à vapeur]. Elle comptait plusieurs larges rues toutes fort semblables les unes aux autres et beaucoup de petites rues encore plus semblables les unes aux autres, qui tous sortaient et rentraient aux mêmes heures, en marchant du même pas sur le même trottoir, pour aller faire le même travail, et pour qui chaque journée était semblable à celle de la veille et à celle du lendemain et pour qui chaque année était le pendant de la précédente et de la suivante. Ces attributs de Coketown étaient pour la plupart inséparables du travail dont la ville tirait ses profits. On pouvait leur opposer en contre-partie les éléments de confort qui en partaient pour se répandre dans le monde entier, et les articles de luxe qui servaient à faire, nous ne voulons pas savoir jusqu’à quel point, une de ces élégantes dont l’oreille pourrait à peine supporter d’entendre le nom de la ville. ». (p. 1027)

           Bien que le roman présente peu d’idées neuves ou originales en matière d’économie et de critique du capitalisme pour ceux qui y sont accoutumés, il n’en reste pas moins que ces idées sont illustrées de manière plus concrète et plus sensible qu’un traité d’économie. Car si le capitalisme dans ses formes les plus poussées et extrêmes est si condamnable dans l’obsession consumériste et utilitariste qu’il entraîne dans les mentalités,  ce « message » est beaucoup plus fort lorsqu’il est véhiculé par le moyen de la littérature, par le biais de l’impact concret qu’il a sur les comportements et les caractères de l’homme. Bien que ce soient bien sûr des êtres imaginaires, il n’est pas difficile de voir que les caractères humains peints par Dickens sont tout à fait vraisemblables, malgré l’exagération et la déformation grotesques qui caractérisent l’art de l’auteur de Pickwick. Quoique je me sois jusqu’à présent astreint à parler de la portée politique et sociale du roman, la force de ce dernier repose bien sûr, encore et toujours, sur la force des personnages que parvient à faire surgir Dickens. Car il ne faut pas s’y tromper : si Temps difficiles semble un roman plus engagé, plus politique, plus sombre même, il conserve l’énergie, la vitalité propres à l’art de Dickens, qui découle de sa capacité extraordinaire à susciter immédiatement des personnages attachants (et/ou fascinants), à rapidement impliquer le lecteur à la vie et aux destins de ces personnages.
            Le roman débute d’ailleurs dans la salle de classe de Mr. Gradgrind, un homme dont le système éducatif ressemble à celui des Blimber dans Dombey et Fils. Pour cet homme « éminemment pratique », seuls les Faits comptent, et l’éducation consiste à bourrer le plus possible le crâne des élèves de ces Faits objectifs qui excluent toute forme d’imagination. Cette dernière est l’ennemi déclaré de Gradgrind, ainsi que ses semblables comme l’émerveillement, l’étonnement :

« Telle est la clef du mystère et de l’art mécanique qui permet d’éduquer la raison sans s’abaisser à cultiver les sentiments et l’affection. Ne vous demandez jamais rien. Il faut d’une manière ou d’une autre tout résoudre au moyen d’additions, de soustractions, de multiplications et de divisions et ne jamais rien se demander : Amenez-moi cet enfant-là, qui peut tout juste marcher, dit Mr. Choakumchild, et je me fais fort qu’il ne se demande jamais rien. […] C’était une circonstance décourageante, mais bien un fait attristant, que même ces lecteurs persistaient à se poser des questions. Ils se posaient des questions à propos de la nature humaine, des passions humaines, des craintes et des espoirs, des luttes, des victoires et des défaites, des soucis, des joies et des chagrins, de la vie et de la mort des hommes et des femmes du commun. » (p. 1055-6)

            Cécilia « Sissy » Jupe, enfant abandonnée par son père travaillant au cirque qui ne parvenait plus physiquement à jouer ses numéros (la raison pour laquelle il l’a abandonnée, par amour ou par lâcheté, est laissée en suspens par Dickens), est à l’inverse une jeune fille pleine d’imagination, qui sera adoptée par Mr. Gradgrind, qui, malgré sa désastreuse croyance aux Faits, possède néanmoins un bon cœur. Sissy est encore un de ces êtres purs, qui va résister à l’éducation qui lui est prodiguée, et apporter dans le même temps la chaleur qui manquait au foyer des Gradgrind, dont seuls les enfants cadets profiteront. C’est elle notamment qui est la jeune fille interrogée par Gradgrind dans l’incipit et qui le désespère par son ingénuité face à ce que l’on tente de lui apprendre (l’épisode de la « définition » d’un cheval). Elle sera également le prétexte à quelques scènes sentimentales typiquement dickensiennes, avec les larmes versées lors ses adieux à ses amis du cirque.

            Mais si les cadets Gradgrind seront sauvés par Sissy, cela ne sera pas le cas pour Louisa et Thomas, les deux aînés du foyer. La trajectoire de Louisa et son caractère présentent quelques similitudes avec celui d’Edith Granger dans Dombey et Fils. Élevée d’une façon contre-nature, Louisa, avide et frustrée son enfance durant par l’éducation rigide de son père, devient peu à peu indifférente à tout, y compris par rapport à elle-même. Elle a douloureusement conscience de ce manque, de cet étouffement dont elle a souffert, qui ont eu des conséquences terribles sur elle. Incapable d’amour, de passion, excepté vis-à-vis de son frère Thomas, elle est indifférente au reste, comme cette question qu’elle se pose chaque fois qu’elle se retrouve face à une décision importante, dont la demande en mariage de Mr. Bounderby appuyée par son père, qu’elle finit par accepter : « quelle importance ? » se dit-elle à chaque fois. Louisa a la vague impression durant le roman qu’elle ne vit pas sa propre vie, qu’elle n’a pas pu de par son éducation vivre la vie qu’elle aurait souhaitée. Et le contact bref avec Sissy, avant son mariage, n’a pu la changer, au contraire, par orgueil (envie, ou haine), elle se tient à distance d’elle, qui représente en fait la personne qu’elle aurait pu être, et brièvement également elle ressent une vague haine née de l’orgueil, lorsqu’elle retourne chez son père suite à une grave crise durant laquelle elle a manqué de se perdre avec un dandy, James Harthouse, un homme désœuvré qui est parvenue peu à peu à la séduire (plus par ennui, par défi, que par véritable machiavélisme) en se servant indirectement de son frère.
Le destin de Louisa est sans doute celui que l’on suit avec le plus d’intérêt, par le côté tragique de l’enfant sacrifiée qu’elle représente, thématique constante chez Dickens. Enfant contrariée dans son libre développement, privée de sentiments malgré elle, et qui a vécu ses plus jeunes années tel un fantôme errant, indifférent à tout, elle symbolise tous les enfants soumis et victimes de l’absurde système d’éducation de Gradgrind.

« Et à présent qu’elle approchait de son ancien foyer, aucune des meilleures influences qui émanent d’un ancien foyer ne s’exerçait non plus sur elle. Les rêves de l’enfance – ses contes légers, toutes les choses gracieuses, belles, bienfaisantes, invraisemblables, d’un monde inaccessible, rêves auxquels il fait si bon de croire pour un temps et dont il fait si bon se souvenir quand on les a dépassés, car le plus petit d’entre eux grandit dans le cœur jusqu’à prendre la haute stature de la charité, laissant venir à soi les petits enfants pour que, de leurs mains pures, ils entretiennent un jardin sur les chemins pierreux de ce monde, un jardin dans lequel il vaudrait mieux pour tous les enfants d’Adam qu’ils vinssent plus souvent se réchauffer au soleil, simples et confiants, sans plus de sagesse mondaine – qu’avait-elle à faire avec ces rêves ? Le souvenir des voyages qu’elle avait accomplis, pour atteindre au peu qu’elle savait, par les voies enchantées de ce qu’elle-même et des millions d’êtres innocents avaient désiré, imaginé, le souvenir du premier jour où la Raison lui était apparue à travers la douce lumière de l’Imagination et où elle avait vu en elle une divinité bienfaisante s’inclinant devant d’autres divinités aussi puissantes qu’elle, non pas cette sinistre idole, cruelle et froide, gardant ses victimes pieds et poings liés, et dont la grande forme muette au regard fixe et aveugle ne saurait être émue par quoi que ce soit si ce n’est par un levier de tant de tonnes – qu’avait-elle à faire avec eux ? Le souvenir qu’elle gardait de son foyer familial et de son enfance, c’était qu’on avait tari chaque source, dès que jaillie, dans son jeune cœur. Les eaux enchantées n’étaient pas là ; elles coulaient pour fertiliser cette contrée où les raisins se cueillent sur les épines et les figues sur les chardons.
C’est avec une tristesse pesante et comme endurcie qu’elle entra dans la maison. » (p. 1209-1210)

Un peu plus loin, se confiant enfin à son père sur son aridité de cœur héritée de son enfance :

« Comment avez-vous pu me donner la vie et me priver de toutes les choses inappréciables qui l’élèvent au-delà d’un état de mort consciente ? Où sont les grâces de mon âme ? Où sont les sentiments de mon cœur ? Qu’avez-vous fait, ô père, qu’avez-vous fait de ce jardin qui aurait dû fleurir autrefois dans le morne désert que je porte en moi ?
Elle se frappa la poitrine des deux mains.
-S’il avait jamais été là, ses cendres auraient suffi à me sauver du vide où sombre ma vie entière. Je ne voulais pas en parler, mais, père, vous rappelez-vous la dernière fois que nous avons causé dans cette pièce ? [en se référant à la demande en mariage de Bounderby dont son père l’avait informé, en lui conseillant de l’accepter] […]
Ce qui vient de monter à mes lèvres y serait monté alors si vous m’aviez aidée, ne fût-ce qu’un instant. Je ne vous fais pas de reproches, père. Ce que vous n’avez jamais cultivé en moi, vous ne l’avez jamais cultivé en vous-même ; mais si seulement vous l’aviez fait jadis, ou si seulement vous m’aviez laissée à l’abandon, ah, comme je serais aujourd’hui une créature meilleure et plus heureuse ! […] Père, si vous aviez su, la dernière fois que nous nous sommes trouvés ensemble ici, ce que je craignais déjà tout en luttant contre cette crainte, comme ce fut ma tâche depuis ma petite enfance de lutter contre toutes les impulsions naturelles qui s’éveillaient dans mon cœur ; si vous aviez su que subsistaient en moi des susceptibilités, des sentiments, des faiblesses qui, tendrement soignés, auraient pu devenir une force défiant tous les calculs faits par l’homme et aussi incomprise de son arithmétique que l’est son Créateur, si vous l’aviez su, m’auriez-vous donnée au mari que maintenant je suis sûr de haïr ? […] M’auriez-vous condamnée, à aucun moment, à subir ce gel, cette brouissure qui m’ont durcie et flétrie ? M’auriez-vous dépouillée – sans enrichissement pour personne – simplement pour la plus grande désolation de ce monde – de la partie immatérielle de ma vie, du printemps et de l’été de ma confiance, de mon refuge contre tout ce qui est sordide et mauvais dans les réalités qui m’entourent, de l’école où j’aurais appris à être plus humble et plus confiante à leur égard et à nourrir l’espoir de les améliorer dans ma modeste sphère ? […] C’est avec une faim et une soif en moi, père, qui n’ont jamais été apaisées, avec une ardente aspiration vers quelque sphère où les règles et les chiffres et les définitions ne jouiraient pas d’un pouvoir absolu, que j’ai grandi, en bataillant pied à pied. […] Au cours de cette lutte j’ai presque réussi à repousser et à terrasser l’ange qui veillait sur moi jusqu’à le transformer en démon. Ce que j’ai appris m’a enseigné le doute, l’incrédulité, le mépris, le regret de ce que je n’ai pas appris, et il ne m’est resté pour ressource que la triste pensée que la vie passerait vite et qu’elle ne renfermerait rien qui valût la peine de lutter. » (p. 1229-1230)

             Si Louisa est l’enfant-martyr du roman, un être tiraillé par une vague conscience de ce qu’elle a manqué et souffrant longtemps sans en deviner les causes, d’autres enfants passés sous le système des Faits connaîtront des trajectoires diamétralement opposées. Son frère, Thomas, est devenu un homme sans cœur, passant son temps à jouer et à contracter des dettes, et à soustraire de l’argent à sa sœur pour qui il ne montre que froideur et ennui face à sa volonté d’intimité et de chaleur. Il constitue une certaine réminiscence avec ce que devait être Jean Carker (le frère repenti), mais surtout avec Rob le Rémouleur, deux personnages de Dombey et Fils. Ce dernier, élevé dans un foyer chaleureux, tourne brusquement mal lors de son passage désastreux à l’école rigide des Rémouleurs, et constitue la principale source de chagrin de ses parents. Il passera le reste du roman à abuser de la confiance des autres personnages, en particulier du capitaine Cuttle, en se mettant au service du maléfique Carker, et n’éprouvant plus d’affection pour sa mère aimante. Thomas de même n’éprouve aucune affection et montre de fréquents signes d’ingratitude, que même l’indolent Harthouse remarque, provoquant même l’indignation et la révolte (difficiles pourtant à susciter) de ce dernier. Ses dettes incessantes vont même jusqu’à le pousser à monter un vol de peu d’envergure certes, mais pour lequel il s’arrange pour accuser l’honnête Stephen Blackpool. L’autre enfant qui tournera mal est le jeune garçon, Bitzer, qui, au début du roman, satisfait pleinement aux attentes de ses instructeurs, au contraire de la jeune Sissy. Devenu une sorte de factotum au service de Bounderby, et malgré son peu d’envergure (il n’a pas le caractère vraiment diabolique d’un Steerforth ou Carker), il incarne une monstruosité née des principes des Faits (et du capitalisme) poussés à l’extrême, lorsqu’il cherche à ramener Tom aux autorités :

« Mr Bounderby, je n’en doute pas un instant, me donnera l’emploi qu’occupait le jeune Mr. Tom. Et je désire avoir son emploi, Monsieur [il s’adresse à Mr. Gradgrind, changé par l’expérience de la souffrance de sa fille Louisa], parce que ce sera pour moi un avancement et que j’en tirerai profit. […] vous savez, j’en suis sûr, que tout le système social est fondé sur l’intérêt personnel. C’est à l’intérêt personnel qu’il faut toujours faire appel chez n’importe qui. C’est la seule chose qui vous donne prise sur les gens. Nous sommes ainsi faits. On m’a enseigné ce catéchisme-là quand j’étais très jeune, Monsieur, vous devez le savoir. […] je m’étonne vraiment [Gradgrind vient d’implorer sa pitié en vertu des souvenirs qu’il a eus à son école] de vous voir prendre une position aussi peu soutenable. Mes frais d’études ont été payés ; c’était un marché, mais à ma sortie de l’école, le marché a cessé d’exister.
C’était un des principes fondamentaux de la doctrine Gradgrind que toute chose devait être payée. Personne ne devait jamais, en aucun cas, rien donner à qui que ce fût ou rendre un service à qui que ce fût sans compensation. La gratitude devait être abolie et les bienfaits qui en découlent n’avaient aucune raison d’être. Chaque pouce de l’existence des humains, depuis la naissance jusqu’à la mort, devait être un marché réglé comptant. Et s’il était impossible de gagner le ciel de cette façon, cela signifiait que le ciel n’était pas un lieu régi par l’économie politique et que l’on n’avait rien à y faire. » (p. 1304-1305)


                Les deux romans regroupés dans cette Pléaide, Dombey et Fils et Temps difficiles, ont pour thématique commune la perversion qu’entraîne une place excessive accordée à l’argent et à l’intérêt personnel, où les sentiments les plus importants auraient été évacués. M. Dombey, durant tout le roman, règle strictement ses relations par rapport à l’argent et l’orgueil de puissance qu’il lui procure, bannissant au passage tout autre type de relation, en particulier avec sa fille Florence. Dans Temps difficiles, la monstruosité de Bitzer et celle, encore plus grande, de Mr. Bounderby, véritable « fanfaron d’humilité », se drapant dans une légende usurpée de self-made man, permettent de souligner le caractère monstrueux de relations humaines réduites à un rapport d’argent et de pouvoir, où l’affection, la chaleur humaine, n’ont plus place. La monstrueuse ingratitude de Bounderby, sa constante brutalité sous ses masques d’humilité, bien qu’elles nous fassent rire la plupart du temps, jette également au lecteur un frisson d’inquiétude, puisque nous y reconnaissons des tendances hélas si répandues aujourd’hui. Du reste, est-il besoin de souligner à quel point cet énième roman de Dickens que j’ai lu, loin de pouvoir se réduire à un roman didactique dénonçant le capitalisme et ses dérives (bien que cela soit un de ses buts), est agréable à lire, malgré quelques ficelles un peu grosses (l’exagération sur les Faits, un peu lourde parfois, la naïveté de Dickens vis-à-vis du paternalisme, et hélas sa confiance, désormais datée, en la résistance de l’imagination des hommes, friands à son époque encore de la lecture et de ses capacités à éveiller et susciter notre imagination, comme en attestent le succès phénoménal qu’ont eu ses romans, résistance qui semble de plus en plus amoindrie aujourd’hui), grâce à sa conduite sûre de son récit, à ses personnages attachants/fascinants, et la joie pure que l’on ressent à lire ses romans ?

mardi 15 mai 2018

La Relique, Eça de Queiroz

Quatrième de couverture (édition anglaise European Classics) :


Teodorico Raposo, the novel's anti-hero, is a master of deceit, one minute feigning devotion to his rich, pious aunt in order to inherit her money ; the next, indulging in debauchery. Spurred on by the desire to please his aunt, and in order to get away from his unfaithful mistress, Teodorico embarks on a journey to the Holy Land in search of a holy relic. The resulting fiasco is a masterpiece of comic irony as religious bigotry and personal greed are mercilessly ridiculed.


          En anglais, deux termes permettent de mieux distinguer la nature d’un roman donné. D’un côté, le terme novel est l’équivalent de ce que l’on appellerait en français « roman réaliste », caractérisé par une insistance sur l’enchaînement vraisemblable des situations dépeintes, sur « l’illusion du vrai ». De l’autre, le terme romance renvoie à la notion de « roman romanesque » qui donne la primauté à l’aventure, à l’imprévu (se souciant donc peu de la vraisemblance) et (mais cela n’est pas une condition indispensable mais récurrente) à l’amour. Eça de Queiroz est présenté comme un héritier du roman réaliste voire naturaliste, avec pour modèles littéraires Balzac, Flaubert et Zola. Cette influence de la littérature française est d’autant plus marquante que l’auteur portugais a vécu comme diplomate en France une majeure partie de sa vie, et y est décédé. On pourrait dès lors, en accordant foi à ces données biographiques qui l’accompagnent bien souvent, s’attendre à un roman réaliste dans la veine des auteurs français susmentionnés. Et c’est en fait tout à fait l’inverse avec le présent roman, La Relique ! Comme le souligne bien Harold Bloom dans la section qu’il lui consacre dans son volumineux Genius, ce roman de Queiroz est tout à fait singulier dans la production romanesque de cet auteur et appartient au genre de la romance et non du novel. Ajoutons au passage qu’il tient également du roman picaresque, genre particulièrement prisé en Espagne aux XVIe et XVIIe siècles : en effet, La Relique en présente nombre de caractéristiques, puisque le roman est raconté à la première personne par Théodoric, l’anti-héros de basse naissance et orphelin, qui fait un retour rétrospectif sur sa vie et nous conte ses divers déboires et péripéties ainsi que ses tentatives infructueuses pour arracher la fortune de sa tante (en entrant dans ses bonnes grâces en vue de son testament). Le roman est surtout l’occasion également de dresser un portrait peu flatteur de la société portugaise de l’époque, rongée par la bigoterie, l’arrivisme et l’étroitesse d’esprit bourgeoise.
            Mais ce qui fait le charme surtout du présent roman, c’est l’ironie permanente de Queiroz qui transparaît à travers (et par) le récit narré par son anti-héros : celui-ci est splendide dans sa liberté de ton et d’action, et l’exagération, le sans-gêne avec lesquels il dépeint ses feintes dévotions pour satisfaire sa tante bigote et, l’espère-t-il, s’attirer ses bonnes grâces dans l’optique surtout de toucher l’héritage important qu’elle laissera derrière elle. Malgré les vices, les plaisirs de la vie dans lesquels Théodoric se plonge sans le moindre scrupule (avec bien sûr, en premier lieu, son appétit immodéré pour les femmes !), qui tranchent ironiquement avec l’image qu’il tente de renvoyer à sa tante, nous sommes peu à peu contaminés par cette insouciance, cet appétit de vivre qui caractérisent cet anti-héros, à l’image des splendides créations de Shakespeare, dont les personnages respirent également cette liberté et cet appétit de jouissance de la vie en conformité avec leur propre caractère (et donc faisant fi des conventions sociales). Bloom fait un rapprochement notamment avec le personnage de Paroles dans la pièce Tout est bien qui finit bien de Shakespeare, personnage menteur et fanfaron comme son nom l’indique et qui est la principale attraction de cette pièce. Théodoric donc est un être d’une liberté absolue, qui se joue et joue de toute chose pouvant servir son intérêt, et fait preuve constamment d’inventivité et d’ingéniosité (pour le plus grand plaisir du lecteur) pour satisfaire à la fois ses appétits naturels et l’image faussement dévote qu’il tente de renvoyer à sa tante. Une grande partie du comique de ce roman repose ainsi sur cette hypocrisie de Théodoric vis-à-vis de sa tante, Dona Maria do Patrocinio :

« En effet, j’étais maintenant bien décidé à ne pas laisser aller à Jésus, fils de Marie, la belle fortune du commandeur G. Godinho [oncle décédé de la tante de Théodoric]. Eh quoi ! Le Seigneur n’avait-il pas assez de ses trésors innombrables ; de ses sombres cathédrales de marbre ; des titres de rente et des lettres de crédit que la piété humaine avalise constamment à son nom ; des pelletées d’or que les Etats déposent à ses pieds transpercés de clous ; des bijoux, des calices et des boutons de manchette en diamant dont il se sert, en son église de la Graça ? Et, du haut de son gibet, il oserait jeter encore des yeux voraces sur un service en argent et quelques pauvres immeubles de la ville Basse ? Eh bien ! nous nous disputerons ces biens misérables et fugitifs – toi, ô fils du Charpentier, en montrant à tata la plaie que je reçus pour elle, un soir, dans une ville barbare d’Asie ; et moi, en adorant ces plaies avec tant de bruit et d’ostentation que tata ne puisse plus savoir qui mérite davantage, de toi qui mourus pour nous aimer trop ou de moi, qui veux mourir pour ne savoir t’aimer assez. » (p. 69)

Théodoric use d’un astucieux stratagème pour déjouer la haine que voue sa tante à l’amour charnel, dont elle se fait « une image hideuse […] elle la balayait de devant son regard comme une ordure. L’amour sincère éprouvé par une jeune homme sérieux était pour elle une « saleté ». Quand elle apprenait qu’une dame de sa connaissance venait d’avoir un enfant, elle crachait et murmurait entre ses dents : « Quel dégoût ! » Et elle accusait presque la Nature d’obscénité pour avoir créé deux sexes. » (p. 60) ; « elle-même ne cessait de faire des allusions aux dérèglements et aux péchés de la Chair, pour avoir ainsi l’occasion de les poursuivre de sa haine […] Presque chaque jour, elle répétait, en découvrant ses dents cariées que, si une personne de son sang et qui mangeait son pain (c’était à moi qu’elle faisait allusion) courait le cotillon et se laissait aller à des « dissipations », elle n’hésiterait pas à le jeter à la rue, à coups de balai, comme un chien. Aussi bien pris-je, dès lors, des précautions infinies pour éviter que la délicieuse odeur d’Adelia ne restât dans mes vêtements ou sur ma peau, et j’avais toujours la précaution de porter dans mes poches des grains d’encens. Avant de grimper le triste escalier de notre maison, je me glissais à la dérobée dans l’écurie déserte, au fond de la cour. J’allumais sur le couvercle d’une barrique vide un fragment de la pieuse résine ; puis, j’exposais pendant quelques instants, à la fumée de ce parfum purificateur, les basques de ma redingote et ma barbe virile… Alors, je grimpais l’escalier et j’avais la satisfaction de voir tata, toujours frétillante, humer la bonne odeur.
-Ô Jésus, soupirait-elle, quel délicieux parfum d’église !
Et moi je soupirais et murmurais avec modestie :
-C’est moi, tata.
De plus, pour la persuader davantage de « mon indifférence pour le cotillon », je jetai un jour dans le couloir, comme si je l’avais perdue, une lettre cachetée et timbrée : j’étais certain que la pieuse Dona Patrocinio […] l’ouvrirait en hâte et sur le champ. […] J’écrivais à un condisciple d’Arrayolcos et je lui disais, en style noble, ces choses édifiantes : « Tu sauras que je suis fâché avec Simoes, notre camarade de Philosophie, parce qu’il m’a invité à l’accompagner dans une maison déshonnête. Je n’admets pas une offense de cette espèce. Tu dois te souvenir comment, déjà à Coïmbre, je détestais ce genre de dissipations. À mon avis, il faut être la dernière des brutes pour s’exposer, à cause d’une distraction rapide comme l’éclair, à souffrir aux siècles des siècles, amen, dans la fournaise de Satan (dont Dieu me garde !). Crois-tu que d’une aussi fieffée sottise soit capable ton affectionné Raposo ?
Tata lut, tata fut satisfaite. Et moi, j’enfilais mon habit, je disais à tata que j’allais entendre Norma, je baisais avec onction ses doigts osseux, - puis je courais au Largo des Caldas, et alors, dans l’alcôve d’Adelia je me livrais, à corps perdu, aux béatitudes du Péché. La lumière amortie que répandait, à travers la porte vitrée, la lampe à pétrole du petit salon, jetait sur les rideaux fins et les jupons tendus des blancheurs célestes de nuages ; l’odeur de la poudre de riz surpassait en douceur celle des fleurs mystiques ; j’étais au ciel, j’étais Saint Théodoric : et, sur les épaules nues de ma bien-aimée, se répandaient les tresses de sa chevelure noire, forte et drue comme la queue d’un coursier de guerre. » (p. 60 à 63)

            Comme le fait judicieusement remarquer Valéry Larbaud dans sa préface au roman, La Relique présente une structure en tryptique, dont les deux volets extérieurs relèvent davantage du picaresque, où la part comique est omniprésente, dans le même esprit que les passages que je viens de citer. Au milieu, le roman prend une tournure quelque peu inattendue. Si le début du voyage (ou plutôt pèlerinage) qu’entreprend Théodoric vers Jérusalem sur l’instigation de sa tante s’inscrit dans la même veine que les pérégrinations amoureuses du jeune homme à Lisbonne (dont ses « aventures » avec une jeune Mary, la « Maricoquinhas », jolie blonde gantière rencontrée à Alexandrie), son séjour à Jérusalem même marque une importante bifurcation par rapport au reste du roman au niveau du ton. En effet, fini le ton ironique, primesautier que l’on a jusqu’alors lu avec grand plaisir, et que l’on retrouvera pour la fin du roman. Ce changement s’inscrit dans un rêve que Théodoric fait de la Jérusalem du temps de Jésus, rêve dans lequel il va en outre assister au procès de Jésus, à la vindicte populaire dont il est l’objet, puis sur les événements suivants sa crucifixion (qui ne sera pas décrite dans le détail). Pour aborder cet épisode important de la religion chrétienne, Queiroz fait bien d’abandonner le ton ironique, de dérision, bien que les événements nous soient là aussi décrits strictement du point de vue de Théodoric. Ce dernier, s’il ne manifeste pas une ferveur nouvelle pour le Christ (qui serait de toute manière assez peu vraisemblable par rapport à son caractère dont nous avons pris connaissance jusqu’ici ; soulignons au passage que Queiroz était plutôt un sceptique, mais qu’il n’était pas farouchement antireligieux), est du moins touché par la figure de Jésus, dont Queiroz a surtout le souci d’humaniser, et non de diviniser, idéaliser.

« Jésus se tenait debout, les mains croisées et liées par une corde lâche qui traînait jusqu’à terre. Un large burnous de laine grossière à raies brunes, bordé de franges bleues, le couvrait de la tête aux pieds. Il était chaussé de sandales maintenues par des courroies et usées déjà sur toutes les routes du désert. Sa tête ne portait pas l’inhumaine et sanglante couronne d’épines décrites dans l’Évangile, mais un turban de couleur blanche, composé d’une longue bande de lin enroulée, dont les pointes retombaient, de chaque côté, sur ses épaules et qui était retenu, par un cordon, sous sa barbe en pointe. Ses cheveux bouclés et relevés derrière les oreilles se déroulaient sur son dos ; dans son visage maigre, brûlé, sous des sourcils épais et unis d’un seul trait, brillaient de magnifiques yeux noirs d’une profondeur infinie. Il demeurait immobile, dans une attitude de calme et de force, devant le Préteur. Seul un léger tremblement de ses mains trahissait le trouble de son cœur ; de temps à autre, il respirait longuement, comme si sa poitrine accoutumée à l’air libre et sain des montagnes et des lacs de Tibériade, étouffait parmi ces marbres, sous ce lourd vélarium romain, dans l’étroitesse formaliste de la Loi. » (p. 217)

            Jésus, en plus de l’humanisation dont il est l’objet par Queiroz (et qui par ce biais touche réellement, sans ironie aucune, Théodoric, bien plus que tous les rites et cérémonies religieux qu’il avait alors suivis pour plaire à sa tante), est surtout présenté sous l’aspect d’un « visionnaire », moins dans le sens prophétique du terme, que dans son aspect subversif. S’il fut condamné, moins par Ponce Pilate qui fut obligé de suivre la foule (un épisode qui fait penser également aux passages dans Le Maître et Marguerite de Boulgakov), c’est pour le danger qu’il représentait pour la religion juive qu’il se proposait de remplacer. C’est à travers la bouche de Topsius, l’ami savant allemand (et quelque peu pédant) de Théodoric durant son voyage, que Queiroz parle :

« Vous êtes trois tours qui gardez Israël entre les nations : l’une défend l’unité de la Religion, l’autre maintient l’enthousiasme pour la Patrie, et le troisième […] défen[d] un bien encore plus précieux, l’ordre ! Vous êtes trois tours ; et contre chacune le Rabbi de Galilée lève le bras et lance la première pierre ! Mais vous êtes commis à la garde d’Israël et de son Dieu et de ses biens, et vous ne devez pas les laisser détruire !... En vérité, maintenant je le reconnais, Jésus et le Judaïsme ne pourront jamais vivre ensemble.
Gamaliel, avec le geste de celui qui brise une branche fragile, dit, en montrant ses dents blanches :
-C’est pourquoi nous devons le crucifier.
Ces mots me firent l’effet d’un couteau pointu qui fût venu, en sifflant, se planter dans ma poitrine. » (p. 209)

            Queiroz semble nier, ou du moins se montre sceptique vis-à-vis de tous les miracles qu’aurait accomplis Jésus (sans pour autant nier la grandeur du personnage). Ainsi, l’épisode de la résurrection est-il nié, et ne serait qu’une légende inventée, et ne trouverait son origine que parce que le corps de Jésus aurait été déplacé de son tombeau initial.

« Après-demain, quand le Sabbat aura pris fin, les femmes de Galilée retourneront au tombeau de José de Ramatha où elles ont laissé Jésus enseveli… Et elles le trouveront ouvert, et vide. « Il a disparu, il n’est plus ! » Alors Marie de Magdala, croyante et passionnée, s’en ira crier dans Jérusalem : « Il est ressuscité, il est ressuscité ! » C’est ainsi que l’amour d’une femme change la face du monde, et donne une religion de plus à l’humanité ! » (p. 291)

            Bien que l’on puisse voir en La Relique un roman antireligieux, se moquant joyeusement d’une population bigote, superstitieuse, il serait réducteur toutefois de dire que Queiroz tourne en dérision le christianisme en tant que tel. Comme souvent, c’est l’interprétation de la religion, sa réduction à des rites et cérémonies solennelles par les bigots, qui sont surtout dénoncées et moquées. C’est bien sûr la tante de Théodoric qui est ridiculisée en premier lieu, et d’autres personnages périphériques, l’abbé Casimiro (« chargé des intérêts de ma tante, […] qui me donnait de souriantes accolades [et] me proclamait avec affection « rempli de talents ») ou l’abbé Pinheiro (« chaque fois que je le voyais, il me paraissait plus jaune, plus triste » (p. 37), mais surtout, n’apparaissant qu’à la fin du roman, l’abbé Negrão, neveu de Casimiro, être feignant l’ascétisme mais d’une repoussante obséquiosité envers la tante du narrateur. La farce atteindra son point culminant lorsque le narrateur, à la fin du roman, se reconvertit en vendeurs de « reliques » sacrées (eau du Jourdain, clous prétendus de la crucifixion etc.), en prenant appui sur le fait que tous savent qu’il a fait un pèlerinage en terre sainte. Comme beaucoup de ses contemporains, Queiroz s’attache surtout à dénoncer l’état d’esprit moderne, moins soucieux du spirituel, des valeurs héroïques, ayant surtout perdu tout idéal. C’est ainsi que Théodoric décrit, en lui disant adieu, un de ses compatriotes qu’il rencontre au cours de son voyage, Alpedrinha :

« Infortuné Alpedrinha ! Moi seul, en vérité, j’ai compris ta grandeur ! Tu étais le dernier héros des Lusiades, de la race des Albuquerques, des Castros, des hommes intrépides qui, sur les vaisseaux, s’en allaient vers les Indes ! La même soif divine d’inconnu t’entraînait, comme eux, vers ces terres d’Orient d’où montent aux cieux les astres qui répandent la lumière et les dieux qui enseignent la loi. Mais n’ayant plus désormais, comme les antiques Lusitaniens, les croyances héroïques qui engendrent les gestes héroïques, tu n’es pas allé, comme eux, armé d’un grand rosaire et d’une grande épée, imposer aux nations infidèles ton roi et ton Dieu. Tu n’as plus de Dieu pour qui combattre, Alpedrinha ! ni de roi pour qui naviguer, Alpedrinha !... Et c’est pourquoi tu te consumes, au milieu des peuples de l’Orient, dans les seules occupations que comportent la foi, l’idéal, la valeur des modernes Lusiades ; ne rien faire, le dos appuyé au coin des rues, ou tristement porter les paquets d’autrui… » (p. 316)


            En majeure partie donc roman picaresque satirique, d’une ironie jubilatoire omniprésente sur les deux tiers, La Relique va au-delà de ce seul aspect et traite en filigrane de la condition de l’homme moderne, de la perte des valeurs, et surtout de la perte de sa spiritualité. Le long intermède onirique, en présentant un Théodoric beaucoup plus sympathique, qui retrouve (temporairement) une forme de foi, qui partage réellement les souffrances de Jésus (lui qui ne pense qu’à lui et à ses plaisirs sensuels le restant du roman), dans une Jérusalem située dans un temps quelque peu idéalisé malgré les événements qui s’y déroulent, contraste vivement avec la Jérusalem triste et morne du présent (et, au-delà, de la Lisbonne du 19e, que l’on pourrait sans peine étendre jusqu’à notre époque présente), dans laquelle Théodoric ne rencontre que poussière et ennui, laissé dans un état mélancolique par la sensation du Paradis perdu :

« De temps à autre, cependant, une mélancolie tendre et charmante, qui venait d’un passé lointain, soulevait doucement mon âme, de même que la brise soulève parfois une tenture légère… Alors, tout en fumant devant nos tentes ou en trottant dans le lit desséché des torrents, je revoyais, avec délice, des fragments détachés de cette Antiquité qui m’avait si passionnément retenu : Les Thermes romains où une créature merveilleuse, coiffée d’une mitre jaune, s’offrait lascive et pontificale ; le beau Manassés qui tenait à la main une épée constellée de pierres précieuses ; les marchands du temple qui déroulaient les brocards de Babylone ; la sentence paraphée de rouge qui condamnait le Rabbi et qui était apposée sur une pilier de pierre, à la porte Judiciaire ; les rues illuminées, les Grecs dansant la callabida… J’étais saisi alors par un anxieux désir de me plonger à nouveau en ce monde aboli. C’était ridicule, en vérité ! Moi, Raposo, licencié en droit, rassasié de tous les plaisirs et de tout le confort de la Civilisation, je regrettais cette barbare Jérusalem que j’avais habitée un jour du mois de Nisan, Pontius Pilatus étant procurateur de Judée. Puis ces souvenirs s’éteignaient comme des feux sur lesquels on ne met plus de bois. En mon âme, il ne restait plus que des cendres, et, devant les ruines du mont Ebal ou dans les jardins qui parfumaient la lévitique Séchem, je recommençais à bâiller. » (p. 296-297)

samedi 14 avril 2018

Dossier de la maison Dombey et Fils, Charles Dickens

Quatrième de couverture (de l'édition anglaise Penguin Classics) :


To Paul Dombey, business is all and money can do anything. He runs his family life as he runs his firm : coldly, calculatingly and commercially. The only person he cares for is his frail son, grooming him for entry into the family business; his daughter Florence, abandoned and ignored, craves affection from her unloving father, who sees her only as a 'base coin that couldn't be invested'. As Dombey's callousness extends to others - from his defiant second wife Edith, to Florence's admirer Walter Gay - he sows the seeds of his own destruction. Can this heartless businessman be redeemed? A compelling depiction of a man imprisoned by his own pride, Dombey and Son explores the devastating effects of emotional deprivation on a dysfunctional family and on society as a whole.


            Septième roman de Charles Dickens, publié en 1848 (d’abord en feuilleton de 1846 à 1848), Dombey et Fils est un roman courant sur près de 1000 pages dans cette édition Pléiade (de la page 5 à 1002) et contrairement à ce que son titre indique, ce n’est pas la relation entre M. Paul Dombey (père) et le petit Paul (son fils) qui est au centre du livre, mais bien plutôt celle entre Dombey et sa fille négligée, Florence. Le titre est une référence au nom de l’entreprise prospère que dirige Dombey, nommée Dombey et Fils, entreprise familiale dont la tradition insiste sur la relation entre le père et le fils. Pour cette raison, la position de Florence, fille aînée de Dombey, la place dans une situation de rejet auprès de son père : ce dernier désirait un fils comme premier-né, et, par conséquence, néglige sa fille pour qui il n’a qu’indifférence et froideur. La naissance du petit Paul, avec concomitamment la mort de sa première femme, Fanny, va assouvir le désir de Dombey mais un problème de taille va rapidement se poser : l’enfant naît avec un physique faible, maladif, le rendant peu apte à assumer la relève familiale, et, finira, à la fin du premier tiers du roman, par mourir de cette prédisposition congénitale, dans une des scènes les plus fortes au niveau émotionnel qu’ait écrites Dickens dans toute son œuvre romanesque, qui a bouleversé l’Angleterre au moment de sa parution.
         Le petit Paul, bien qu’il disparaisse précocement, est un personnage très intéressant sous plusieurs aspects. Il permettra d’abord à Dickens de dénoncer deux systèmes d’éducation. Le premier est représenté par Mme Pipchin, une « ogresse » qui se caractérise par sa brutalité envers les enfants, qui ne sait en fait rien en matière de pédagogie et qui ne pense qu’à faire de gras repas (à base de veau) et qui met régulièrement en avant le décès de feu son mari, dans les « mines du Pérou ». Remarquons au passage un personnage qui n’est qu’évoqué furtivement, à savoir la nièce bienveillante de Mme Pipchin, Berinthia, qui fait en réalité tout le travail à la place de sa tante et l’entretient (bien que cela ne soit pas le cas « officiellement), à l’image de Turveydrop (et son fameux « Maintien ») dans La Maison d’Âpre-vent. Le second système dénoncé est symbolisé par les Blimber (le docteur, la mère pour qui le comble du bonheur aurait été de rencontrer Cicéron, et la fille Cornélie, portant des lunettes, qui sera chargée de Paul), qui, à l’inverse, sature les enfants qui leur sont confiés de savoirs, au point de les rendre idiots, inaptes intellectuellement parlant, à l’image du sympathique M. Toots qui sera appelé à jouer un rôle plus important dans la suite du roman. Toutefois, les Blimber ne sont pas les tyrans que l’on pourrait croire de prime abord : malgré leurs méthodes sévères et erronées, ils ont tout de même un bon fond, à l’image de M. Gradgrind dans Temps difficiles. Le petit Paul toutefois se sortira sans trop de dommages de son passage dans l’école Blimber, et cela grâce à sa sœur Florence, à qui il est profondément attaché (à l’inverse de ses relations plus froides avec son père, malgré la volonté de ce dernier) et qui par amour pour lui, s’instruira en autodidacte pour instruire son frère en retour et lui faire apprendre efficacement ses leçons.
             Paul est fier de sa sœur, et c’est avec elle qu’il passe tout son temps dès que les circonstances le permettent, en particulier les épisodes où ils vont faire des promenades au bord de la plage. C’est aussi avec elle qu’il partagera ses derniers instants, avec en arrière-plan le père rejeté. Mais si Paul est si intéressant, en dehors de la dénonciation des systèmes éducatifs, cela est dû à son caractère, lié à son état de santé fragile : Paul est en effet très vite un enfant mélancolique, prématurément vieilli et mature. La conscience de sa fragilité physique lui a donné un caractère méditatif, solitaire :

« Il devenait tous les jours plus réservé et pensif […] il aimait à être seul. Dans les brefs moments où il n’était pas plongé dans ses livres, il n’aimait rien tant que d’errer, solitaire, par la maison, ou de rester assis sur les marches de l’escalier, à écouter la grande horloge du vestibule. […] Cet enfant solitaire vivait entouré des arabesques de son imagination et personne ne le comprenait. Mme Blimber le trouvait « drôle » et parfois les domestiques se disaient entre eux que le petit Dombey « broyait du noir » ; mais cela n’allait pas plus loin. » (p. 193) ; « trop vieux pour son âge, entendit Paul.  Comment pouvait-il donc être trop vieux pour son âge, et affliger par là les gens ? Comment cela se pouvait-il ? » (p. 224)

         Le petit Paul n’est toutefois pas un enfant indifférent au reste des personnes qui l’entourent : « c’était […] un petit garçon serviable et paisible, qui s’efforçait sans cesse de s’attirer l’affection et l’amitié de ses semblables. Bien qu’on pût le voir souvent occuper son ancien poste sur les marches de l’escalier, ou bien observer les vagues et les nuages de sa fenêtre solitaire, on le trouvait plus souvent encore parmi les autres enfants, leur rendant, modestement et de bonne grâce, quelque petit service. Aussi, même parmi ces jeunes anachorètes rigides et absorbés qui se mortifiaient sous le toit du docteur Blimber, Paul était-il un objet d’intérêt général, un petit jouet fragile qu’ils aimaient tous et qu’aucun n’aurait songé à traiter durement ; mais il ne pouvait changer sa nature ou modifier la rédaction de l’analyse [sorte de rapport que les Blimber rédigent sur Paul] ; et tous étaient d’accord que Dombey était vieillot. » (p. 216)

         Personnage attachant qui est le centre de gravité du premier tiers du roman, le petit Paul disparaît cependant, emporté par sa condition et sa santé fragiles. Il aura auparavant l’occasion de s’enorgueillir de la beauté de sa sœur lors d’un bal organisé par les Blimber, et de recevoir des adieux émouvants de toute la maisonnée Blimber, alors que Paul n’a pas conscience qu’il va bientôt mourir, et que seul son entourage sait, et que le lecteur peut deviner bien que Dickens ne le dise jamais explicitement (les derniers jours de Paul sont restitués strictement du point de vue de l’enfant), laissant au lecteur attentif et vigilant de décoder les signes avant-coureurs de la tragédie qui s’annonce.

«  Une fois encore, pour un dernier coup d’œil, il se retourna et regarda les visages qui s’offraient à lui. Il fut surpris de leur éclat, de leur joie, de leur nombre. Ils étaient serrés comme sont les visages dans les théâtres bondés de monde. Tandis qu’il regardait, ils devinrent confus à ses yeux, comme s’il les voyait dans un verre qu’on aurait agité. Tout de suite après il se trouva dans la voiture sombre, se serrant tout contre Florence. À partir de cet instant, chaque fois qu’il pensa à la maison du docteur Blimber, elle lui revint à l’esprit sous l’aspect qu’elle avait eu en ce dernier instant ; jamais plus elle ne lui fit l’effet d’un endroit véritable, mais toujours d’un rêve plein de visages. Cependant, il n’en avait pas encore tout à fait fini avec la maison Blimber ; il y eut encore quelque chose ; il y eut M. Toots. Baissant de façon inattendue une des vitres de la voiture, il passa la tête à l’intérieur et dit : « Dombey est là ? » avec un gloussement exceptionnel, puis il remonta immédiatement la vitre sans attendre de réponse. Et même alors on n’en eut pas encore tout à fait fini avec M. Toots ; car, avant que le cocher eût pu mettre en route, il baissa tout aussi soudainement l’autre vitre, et, passant la tête à l’intérieur avec un gloussement exactement semblable, dit d’un ton exactement semblable : « Dombey est là ? » et disparut tout à fait comme précédemment. Et le rire de Florence ! Paul se le rappela souvent, et en rit lui-même chaque fois qu’il se le rappela. » (p. 237)

          L’irruption d’une telle scène comique, irrésistible, est d’autant plus forte qu’elle intervient dans un moment dramatique : le lecteur sait que Paul va bientôt mourir, et Dickens, grâce à son merveilleux sens du comique et du détail, parvient malgré tout à nous faire rire, nous ainsi que ses personnages. Cette faculté à nous faire rire dans des instants tragiques, ou à l’inverse à insinuer, à suggérer du tragique, de la tristesse dans des moments de joie, d’allégresse, est selon moi une des plus hautes facultés d’un écrivain, ou d’un réalisateur, et que j’apprécie particulièrement parmi ceux que je préfère : c’est l’art d’un Shakespeare, d’un Tchekhov, d’un Kafka, d’un Beckett (et Dickens bien sûr) etc., maîtres du tragicomique au niveau littéraire, ou d’un Renoir, d’un Ford, d’un Ozu côté cinéma.

          Pour écrire la scène qui représentera l’instant tragique longtemps anticipé, Dickens usera de la métaphore assez habituelle de l’Océan, mais la scène n’en a pas moins d’effet pour autant :
« - Maintenant, couchez-moi, dit-il, et toi, Floïe, viens près de moi que je te voie !
La sœur et le frère s’étreignirent ; la lumière dorée entrait à flots et les inondait, serrés dans les bras l’un de l’autre.
-Comme le fleuve coule vite entre ses rives vertes et les roseaux, Floïe ! Mais c’est très près de la mer. J’entends les vagues ! Elles l’ont toujours dit !
Bientôt, il lui confia que le mouvement du bateau dans le courant le berçait et l’endormait. Comme les rives étaient vertes maintenant, comme leurs fleurs étaient brillantes, comme les roseaux étaient hauts ! Maintenant le bateau était sur la mer, mais il continuait à glisser doucement. Et maintenant il y avait un rivage devant lui. Et qui donc était sur ce rivage ?
Il joignit les mains comme il avait eu coutume de le faire pour dire ses prières, sans toutefois détacher ses bras ; on le vit joindre ainsi derrière le cou de Florence.
-Maman te ressemble, Floïe. Je la reconnais à son visage ! Mais dis-leur que la gravure qu’il y a dans l’escalier à l’école n’est pas assez divine. La lumière autour de sa tête m’éclaire pendant que je m’en vais !
Le remous doré sur le mur revint de nouveau et plus rien d’autre ne bougea dans la pièce. La vieille histoire ! La vieille histoire qui a commencé avec nos premiers vêtements, qui restera la même jusqu’à ce que notre race ait parcouru sa carrière, et que le vaste firmament soit roulé comme un parchemin. La vieille, vieille histoire – la Mort !
Vous qui en êtes témoins, louez Dieu de cette histoire plus vieille encore : l’Immortalité ! Anges que vous êtes devenus, jeunes enfants, laissez tomber sur nous des regards qui ne soient pas tout à fait étrangers quand le fleuve rapide nous emportera dans l’Océan ! (p. 261-262)

            Il est vrai que suite à la mort du petit Paul, l’histoire a peut-être un peu de mal à redémarrer. Dickens prend son temps pour introduire les personnages qui joueront un rôle-clé pour la suite du roman, en particulier celle qui deviendra la seconde femme de Dombey, Edith Granger, et sa mère, Mme Skewton, l’incomparable « Cléopâtre » et un des personnages les plus drôles à son insu, grâce à l’ironie splendide dont Dickens use pour la dépeindre : vieille qui refuse de le paraître et s’obstine à paraître jeune, personne des plus artificielles bien que revendiquant toujours le naturel, son incroyable volubilité que Dickens prend visiblement plaisir à écrire en font un personnage des plus délicieux malgré sa superficialité et son côté constamment intéressé vis-à-vis de sa fille, qu’elle n’a sa vie durant songé qu’à marier de manière profitable (Edith est une veuve d’une grande beauté, encore jeune). Il est à remarquer que chez Dickens, très régulièrement, ce sont rarement les personnages principaux qui nous captivent le plus, mais la galerie des personnages dits secondaires (appellation pour le moins inexacte tant ils occupent parfois une place considérable dans l’intrigue), parfois grotesques dans leurs vices, parfois irrésistibles dans leur bonhomie et candeur. Le personnage principal qu’est Florence, bien que l’on compatisse en grande partie à son infortune et aux souffrances qu’elle endure dans ses rapports avec son père, est plutôt monotone et ne constitue pas l’attrait principal du roman. Sa constante vertu, son irréprochable pureté, peuvent même parfois agacer. Mais surtout, elle cristallise la tendance sentimentale de Dickens, et Sylvère Monod fait remarquer à juste titre que Florence passe son temps à pleurer tout au long du roman. Et en effet, j’ai eu du mal à dénombrer les scènes où Florence pleure, éclate en sanglots etc., innombrables dans le roman. Autre reproche que je ferai au roman, et qui a surtout trait à Florence, c’est le peu de vraisemblance que constitue l’arc narratif principal du roman, à savoir les tentatives de Florence de gagner l’amour de son père, dont elle pressent, malgré sa grande froideur et les innombrables rebuffades qu’elle a subies, une bonté derrière son masque d'orgueil. J’ai trouvé tout cet aspect du roman peu convaincant et il s’agit je pense de sa principale faiblesse.

          Malgré ce défaut majeur pointé, Dombey et Fils est globalement très réussi, et cela tient surtout aux autres personnages du roman. Difficile en effet de résister à celui qui est selon moi le personnage le plus réussi du roman, celui du capitaine Cuttle, qui est absolument irrésistible. Chaque fois que le roman (découpé en chapitres qui s’attardent à tour de rôle sur un personnage du roman) revient vers Cuttle, c’est l’assurance d’un moment humoristique irrésistible. Il suffit de le voir s’échiner à rembourser la dette de son ami Salomon Gills avec ses fameuses cuillères en argent, sa montre, ou hanté par sa peur de sa logeuse, Mme Mac Stinger dans des scènes héroï-comiques du plus bel effet, pour rire à ses dépens tout en s’attachant au personnage, depuis ses vêtements (son fameux chapeau ciré, sa canne) jusque sa manière d’agiter son crochet, de chanter La Charmante Margot ou de pousser ses « Hourra ! ». D’autres personnages, de moindre ampleur, gagnent également notre sympathie, sans toutefois égaler celle éprouvée pour Cuttle : je pense à la fidèle suivante de Florence, Suzanne Nipper, qui se caractérise par sa franchise abrupte et son intransigeance devant les situations qui la révoltent (qui culminera lorsqu’elle dira ses quatre vérités à Dombey, qui entraîneront son exclusion de la maison) ; M. Toots, l’ancien élève des Blimber qui héritera d’une fortune considérable mais incroyablement gauche et maladroit dans son amour pour Florence, ou son incapacité à réfléchir ou retenir les noms (d’où le « capitaine Gills ») : il est la source avec Cuttle et Mme Skewton des principales scènes comiques du livre, avec son fameux « oh ! ça n’a pas d’importance ! ».
            Dans un registre différent, Edith est à mes yeux aussi un personnage intéressant, bien plus que Florence (trop pure pour susciter une complète empathie du lecteur) car l’on sent qu’elle est tiraillée entre sa nature et sa volonté de changer en mieux. À l’image d’Estella dans Les Grandes Espérances, son caractère est orgueilleux car elle y a été poussée par sa mère, et sa lutte intérieure contre elle-même, entre son Démon et son Ange (représentée à ses yeux par Florence, la seule personne pour qui elle éprouve une réelle affection) pourrait-on dire donnent lieu à des scènes de brusque confession poignantes :

« Mon enfance ! dit Edith en la regardant [sa mère, Mme Skewton] ; quand ai-je été enfant ? Et quelle enfance m’avez-vous donc laissée ? J’étais femme, rusée, calculatrice, mercenaire, tendant des pièges aux hommes, avant de me connaître, de vous connaître, avant même de comprendre le vil et misérable but de tous les nouveaux artifices que j’apprenais. C’est à une femme que vous avez donné le jour. […] Regardez-moi, dit-elle, moi qui n’ai jamais su ce que c’est que d’avoir un cœur honnête et que d’aimer. Regardez-moi, moi à qui on a appris à comploter et à conspirer à l’âge où jouent les enfants ; moi qu’on a mariée dans ma jeunesse – une jeunesse qui était une vieillesse  quant à la ruse – à quelqu’un pour qui je n’éprouvais que de l’indifférence. Regardez-moi, moi qu’il a laissée veuve avant d’avoir hérité lui-même de sa fortune : c’est votre châtiment ! Et vous l’avez bien mérité ! Et dites-moi ce qu’a été ma vie depuis dix ans ? […] Il n’y a pas d’esclave au marché, de cheval à la foire, qu’on ait montré, offert, examiné, exhibé, mère, comme je l’ai été au cours de ces dix années de honte, cria Edith, le front brûlant, et avec la même insistance amère sur le même mot. N’est-ce pas vrai ? Ne suis-je pas passée en proverbe parmi toutes sortes d’hommes ? N’est-il pas vrai que des imbéciles, des débauchés, des gamins, des gâteux se sont pendus à mes jupes et m’ont refusée l’un après l’autre et se sont éclipsés, parce que, avec toute votre ruse, on vous comprenait trop bien ? […] Est-il vrai, oui ou non, dit-elle avec un regard foudroyant, que j’ai dû me soumettre à la licence des yeux et du toucher dans la moitié des lieux de plaisance qui se trouvent sur la carte de l’Angleterre ? Est-il vrai qu’on m’a promenée partout pour me vendre au point que le dernier gramme de respect de moi-même est mort en moi et que je me répugne à moi-même ? Est-ce cela qui, récemment, a été mon enfance ? Avant cela, je n’en ai jamais eue ! […] Non ! Celui qui me prendra aura le rebut que je suis, et que je mérite bien d’être, dit-elle en levant la tête, toute frémissante de l’énergie de sa honte et de son tempétueux orgueil. […] Mais il y a trop longtemps que mon éducation est terminée. Je suis trop vieille, je suis tombée trop bas, peu à peu, pour adopter une nouvelle ligne de conduite, en finir avec la vôtre et être maîtresse de moi-même. Le germe de tout ce qui purifie le cœur d’une femme et le rend loyal et bon ne s’est jamais développé dans le mien, et je n’ai rien pour me réconforter quand je me méprise. » (p. 452-453)

               Dans son essai intitulé Le Mal absolu, Pietro Citati fait un rapprochement inattendu (mais à la réflexion, logique et passionnant, bien qu’il traite les auteurs séparément) entre Dickens et Dostoïevski, qu’il associe dans un même chapitre. Et en effet, à travers par exemple le personnage d’Edith, il n’est pas impossible d’y reconnaître une de ces femmes tourmentées, orgueilleuses, qu’affectionnait particulièrement l’auteur de L’Idiot. D’autres personnages du présent roman peuvent également faire songer à l’auteur russe (bien qu’il faille préciser, bien sûr, que Dickens précède Dostoïevski, et que ce dernier s’est sans doute inspiré du premier puisqu’il a lu et admiré les œuvres du romancier victorien) : c’est le cas du destin du frère Carker qui, pour une faute qui n’est jamais explicitement détaillée, s’est retrouvé à un poste des plus subalternes dans l’entreprise Dombey et Fils. Ce dernier reconnaît pleinement sa faute, et estime en conséquence son « châtiment » juste, bien qu’il en souffre, surtout car sa sœur a décidé de partager sa faute et de vivre pauvrement à ses côtés. L’autre frère Carker, le cadet, est une de ces figures diaboliques (et le mot ici n’est pas exagéré) dont Dickens avait le secret de représenter dans ces romans (on peut aussi penser, entre autres, au séduisant Steerforth dans David Copperfield) : Carker a des manières toujours courtoises, raffinées, et ne se départit jamais d’un large sourire, dont Dickens à sa manière habituelle ne cesse de souligner, par les dents qu’il laisse voir à ses interlocuteurs. Mais derrière ces airs charmants, qui trompent en premier lieu son patron, M. Dombey, se cache un personnage véritablement maléfique, qui se plaît à torturer psychologiquement son frère déchu, et plus tard, Edith, dont il a saisi instinctivement les tourments intérieurs. Une autre âme torturée hante également le roman, à travers la figure d’Alice Brown, une des victimes de Carker et qui depuis est habitée par une haine ardente envers ce dernier.


         Une des forces de Dickens que j’ai particulièrement appréciée à travers ma lecture de ce Dombey et Fils donc est ce mélange, à l’instar de la vie, entre le comique et le tragique, entre le Bien et le Mal. Aux figures diaboliques de Carker (et dans une moindre mesure, celle de Rob le Rémouleur, l'aîné des Toodle), ou tourmentées comme Alice Brown ou Edith, s’opposent, en sus du capitaine Cuttle, de M. Toots, celles de Walter Gay et de son oncle Salomon Gills, ou celle, inattendue, de M. Morfin, figures de la bonté généreuse. Cette lecture, malgré les défauts que j’ai pointés, a accru s’il était possible encore, l’admiration que je porte à Dickens, que je ne suis pas loin de considérer comme mon romancier préféré suite à cette lecture.

P-S : j’ai été quelque peu surpris, et (un peu) irrité, de la francisation excessive des noms de certains personnages. Ainsi, Jean et Jacques Carker (respectivement le bon et le maléfique) et leur sœur Henriette s’appellent en réalité, et respectivement, James, John et Harriet.