"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 30 novembre 2016

Le Duel et autres nouvelles, Tchekhov

Quatrième de couverture :

« Un soir, il neigea. En rentrant du travail je trouvai Mlle Maria dans ma chambre. "Pourquoi ne venez-vous pas à la maison ? Puisque vous ne vouliez plus venir chez moi, c'est moi qui suis venue chez vous." Elle fondit en larmes : "La vie m'est pénible, très pénible, et je n'ai personne d'autre que vous au monde ! Ne m'abandonnez pas !" Tandis qu'elle cherchait un mouchoir pour essuyer ses larmes elle esquissa un sourire ; nous restâmes un moment silencieux, puis je la serrai dans mes bras et je l'embrassai en m'égratignant la joue jusqu'au sang contre l'épingle piquée dans son chapeau. Et nous nous mîmes à parler comme si notre intimité datait de très, très longtemps...» (Ma Vie)


En plus d’être mon écrivain préféré, Tchekhov est également l’homme dont la vie personnelle est à mes yeux la plus exemplaire, la plus admirable. Plus je le lis, et plus je suis sensible (en sus de son style tout en simplicité, tout en nuances délicates) à la tolérance, la patience, la compassion (qualités qu’il démontra toute sa vie durant en tant que médecin et « chef de famille ») qui transparaissent de ses écrits vis-à-vis de l’homme malgré tous ses vices, défauts et travers qu’il dépeint pourtant sans complaisance. En effet, ses dénonciations répétées de l’oisiveté, de l’indolence, de l’arrogance des classes bourgeoises éduquées, et, avec une force égale, des mœurs grossières, avilies, des classes inférieures, sa propension à dépeindre des amours malheureuses, des existences étriquées, étouffantes, ennuyeuses etc. lui ont solidement donné une étiquette d’auteur pessimiste.  Mais si Tchekhov critique si durement la vie menée par les hommes de son temps, c’est qu’il s’irrite, se scandalise de ce mode de vie qui s’éloigne selon lui de la vie authentique, de la vie véritable : en un mot, c’est parce qu’il se fait une idée plus haute de ce que doit être l’homme par rapport à ce qu’il est. Il avouait toutefois qu’il ne savait en quoi consistait cette vie authentique (ce en quoi il se distingue fondamentalement de Tolstoï, qui le lui reprochait durant leurs quelques entrevues), et laissait donc son lecteur trouver lui-même la voie à suivre. Ce dont il était certain néanmoins, c’était la manière dont il convenait de ne pas vivre, la vie mensongère qu’il s’est efforcé de dénoncer toute sa vie.
À cet égard, La Fiancée, la dernière nouvelle de ce recueil, et la dernière qu’il ait écrite avant de mourir prématurément en 1904 à l’âge seulement de 44 ans, peut se lire comme une sorte de testament condensant cette préoccupation essentielle qu’a sans cesse eue Tchekhov de libérer la conscience individuelle, de délivrer l’homme (en l’occurrence ici une femme, Nadia) de la vie mensongère dans laquelle elle se trouverait inexorablement entraînée si elle eût consenti à épouser un énième oisif, Andréï, et à demeurer dans sa province natale où les mœurs ancestrales (et désuètes, inadaptées au monde moderne) sont toujours de rigueur. La nouvelle semble nous indiquer exactement comment l’œuvre de Tchekhov doit être lue, à savoir ce réveil de la conscience individuelle, sa résolution de s’en affranchir malgré les doutes, les appréhensions, par le biais de Sacha, qui ressemble étrangement à Tchekhov lui-même  et occupe la même fonction que l’auteur vis-à-vis de son lecteur, c’est-à-dire un rôle d’éveilleur de conscience, d’affranchisseur, qui une fois son rôle accompli, s’efface (Sacha meurt prématurément d’une tuberculose, tout comme l’auteur de La Mouette), la nouvelle s’achevant sur une perspective d'espérance toutefois incertaine, incertitude renforcée par la formule ambiguë sur laquelle se termine cette ultime manifestation de l’œuvre nouvellistique de Tchekhov.

                Un autre trait majeur de ce recueil me semble la lutte contre le désespoir, le néant, ou celle consistant à tomber dans le cynisme le plus total vis-à-vis de l’existence, vis-à-vis des autres êtres qui nous entourent.
Dans Le Duel, c’est le zoologue von Koren, qui, dans son exaspération devant les parasites oisifs de toutes sortes qui peuplent tant de récits et pièces de Tchekhov (ici le personnage principal qu’est Ivan Laïevski), en vient à la conclusion extrême qu’il vaudrait mieux se débarrasser de toute cette partie de la population, quitte à la supprimer physiquement. Tchekhov s’oppose à une telle extrémité, et une grande partie de sa vie durant, il tenta, avec patience et amour, d’écarter entre autres ses frères Alexandre et Nicolaï de la vie dissolue et oisive dans laquelle ils avaient sombré (il réussit pour le premier, mais pas pour le second, qui mourut précocement de la tuberculose). Dans Le Duel, c’est le docteur Samoïlenko qui incarne cette position de respect, tolérance, patience et compassion envers Laïevski, qui semble perdu depuis qu’il s’est rendu compte qu’il n’est plus amoureux de Nadéjda, ne compte aucunement l’épouser, malgré le récent décès du mari de cette dernière, et songe même à l’abandonner en retournant seul à Moscou.
À l’exaspération de von Koren devant ce couple tombé dans l’ennui et l’indolence après le constat de leur échec de vie agricole, et aux mesures extrêmes qu’il préconise, Tchekhov oppose la vision de Samoïlenko, qui préfère pécher par excès de tolérance, de générosité, et qui en conséquence, détail amusant, a accumulé plus de 7000 roubles de dettes issues de créances non remboursées. La conclusion de la nouvelle semble donner raison à Samoïlenko, puisque Laïevski s’amende après une prise de conscience salvatrice suite au duel avorté qui donne le nom à la nouvelle, mais cela est sans importance puisqu’il aurait de toute façon eu raison d’agir ainsi aux yeux de Tchekhov même si, le cas échéant, Laïevski l’eût trahi en empruntant son argent et en abandonnant Nadéjda malgré sa promesse de prendre soin de cette dernière.

                Dans la nouvelle suivante, Lueurs, c’est une autre forme de désespoir que tente de contrer Tchekhov, incarné cette fois par Mikhaïl von Stenberg, l’étudiant et adjoint de l’ingénieur Nikolaï Ananier, que rencontre le narrateur, médecin, au cours d’une nuit où il s’est égaré et qui fut invité gentiment par Ananier à partager la cabane qu’il occupe avec son adjoint. Ananier comprend, pour les avoir également éprouver, les sentiments de von Stenberg qui se complaît à ânonner que la vie n’a aucun sens, que tout est néant, et qu’en conséquence, il ne vaut pas la peine d’agir dans un sens ou un autre. En faisant le récit d’une brève liaison qu’il eut avec une ancienne camarade d’école, rencontrée à nouveau au sortir de ses études universitaires, Natalia Stépanovna « Kissotchka », Ananier eut conscience, à travers la souffrance qu’il infligea à cette dernière, que malgré tout ce qu’il pense sur le néant, l’absurdité de la vie, une réalité persiste, qui invalide ou tout du moins repousse au second plan cette pensée pessimiste : celle que des gens souffrent, en silence pour la plupart, et n’arrivent pas à déterminer la source de leur souffrance, de leur mal-être.
« Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles. […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. Je ne commençai à penser normalement […] que le jour où […] le remords me ramena à X… et où je fis contrition devant Kissotchka sans y aller par quatre chemins, où je lui demandai pardon comme un gamin et pleurai avec elle. » (p. 220-222)

                Une banale histoire met le mieux en évidence la difficulté à vivre sans trouver un sens à la vie, qui est présente dans toute l’œuvre tchékhovienne. À la relecture, je la considère comme la plus réussie des nouvelles de Tchekhov, comme Thomas Mann qui en parle bien mieux ici. Écrite au moment où Tchekhov sait qu’il est condamné à moyen terme par la tuberculose dont il mourra 15 ans après sa publication, cette nouvelle pose de la manière la plus poignante, et la plus empreinte de compassion, la question sans réponse du sens de la vie, à travers la confrontation finale entre le vieux professeur, Nicolaï Stepanovitch, et sa pupille, Katia, qui, après avoir connu l’amertume de l’échec dans sa brève carrière d’actrice, mène depuis une vie indolente et oisive, sans but :
« Je ne peux plus vivre ainsi, dit-elle, en pâlissant et en pressant ses mains sur sa poitrine. Monsieur Stepanovitch ! Je ne peux plus ! Au nom du vrai Dieu, dites-moi au plus vite, à l’instant même, ce que je dois faire. Mais dites-le moi ! »
Devant le malheur qui a brusquement éclaté devant lui, le professeur oublie un temps ses propres tourments, liés à sa mort imminente du fait d’une maladie incurable et à la conscience lui-même de son incapacité à trouver un sens à sa vie.
« Je n’ai observé l’absence en moi de ce que mes collègues les philosophes appellent une idée générale que peu de jours avant ma mort, au déclin de mes jours, tandis que l’âme de cette pauvre enfant n’a pas connu et ne connaîtra pas la quiétude de toute sa vie. De toute sa vie ! […] Adieu, mon incomparable ! » (p. 318)

Une banale histoire se distingue par le ton à la fois très sarcastique du professeur, qui porte un regard ironique et critique sur son entourage et en particulier sa famille, tout en se reprochant lui-même ses remarques et ses pensées négatives. Le tout donne à la fois ce mélange si caractéristique de l’art de Tchekhov, entre la farce, le sarcasme d'un côté et la compassion, la chaleur humaine de l'autre, qui sont ici portés à leur paroxysme et dont le passage d’un ton à l’autre, ou parfois simultanés, en sont la quintessence. Après avoir fait le portrait caustique d’Ignatiévitch, son prosecteur, au début de son récit :

« homme appliqué, modeste, mais peu doué, âgé de trente-cinq ans environ, déjà chauve et ventripotent. Il travaille du matin au soir, lit énormément, se souvient parfaitement de tout ce qu’il a lu, et, à cet égard, ce n’est pas un homme mais un trésor ; quant au reste, c’est un cheval de trait, ou, comme on dit, une brute savante. Les traits caractéristiques du cheval de trait, ceux qui le distinguent de l’homme de talent : un horizon borné et étroitement lié à sa spécialité ; hors de cette dernières, une naïveté d’enfant. […] Je crois si la Patti lui chantait à l’oreille, si une horde de Chinois envahissait la Russie, s’il arrivait un tremblement de terre, il ne bougerait pas d’un pouce et continuerait, clignant de l’œil, à observer posément les lames de son microscope. En un mot il ne se soucie pas d’Hécube. Je paierais cher pour voir comment ce biscuit sec dort avec sa femme. Autre trait : une foi fanatique en la science et surtout en tout ce qu’écrivent les Allemands. Il est sûr de lui, de ses préparations, connaît le but de sa vie et ignore complètement les doutes et les déceptions qui font blanchir les cheveux des hommes de talent. Admiration servile envers quiconque fait autorité, nul besoin de pensée indépendante. […] Je vois clairement son avenir. Toute sa vie durant il exécutera une centaine de préparations d’une exactitude extraordinaire, écrira un grand nombre d’analyses sèches, excellentes, fera une dizaine de traductions consciencieuses, mais n’inventera pas la poudre. Pour inventer la poudre il faut de l’imagination, de l’invention, de l’intuition et Ignatiévitch ne possède rien de pareil. Bref, ce n’est pas un patron, mais un manœuvre de la science. » (p. 243-245)

le narrateur, plus loin, raconte comment il est indisposé par les visites à titre privé que lui fait ce dernier, et ne peut s’empêcher de se montrer irascible, pour se repentir et se le reprocher plus tard :

« Dans mon humeur actuelle, il lui suffit de cinq minutes pour m’assommer autant que si je le voyais et l’entendais depuis l’éternité. Je déteste ce malheureux. Sa voix douce, égale, son parler livresque me font languir, ses récits m’abrutissent… Il a pour moi les meilleurs sentiments, ne me parle que pour me faire plaisir, et moi, en échange, je le regarde fixement dans les yeux, comme pour l’hypnotiser, en pensant : « Va-t’en, va-t’en, va-t’en… » Mais il n’obéit pas à la suggestion et reste, reste, reste… […] Je me conduis mal avec Ignatiévitch, mais c’est seulement lorsqu’il s’en va et que je vois, par la fenêtre, disparaître son chapeau gris derrière la palissade, que j’ai envie de l’appeler et de lui dire : « Pardonnez-moi mon ami ! » (p. 296-297).

Dans cette nouvelle, malgré le caractère sombre dû à l’omniprésence de la mort, on voit avec le plus de netteté l’héroïsme porté par Tchekhov et son œuvre, dont il fera preuve lui-même tout au long de sa maladie : le refus de se laisser gagner par le désespoir, son espérance invincible envers l’homme malgré tous ses défauts, sa compassion envers chaque être humain. On peut également y trouver un côté autobiographique, une sorte d’exutoire des doutes et souffrances intérieures de Tchekhov dont il n’a jamais fait étalage sa vie durant, lui qui s’est toujours efforcé de se montrer bienveillant, chaleureux, positif, envers quiconque venait le voir ou sollicitait son aide (et ce, même durant sa maladie, qui ne fera que s'aggraver jusqu'à la fin de sa vie) et de s’attarder davantage sur les qualités des hommes plutôt que sur leurs défauts.

                En effet, si, dans Ma Vie, le couple constitué par Missaïl et Maria se désagrège, c’est parce que cette dernière se laisse gagner par le désespoir occasionné par les difficultés qu’elle rencontre dans son projet de vie rurale, dont celle de bâtir une école pour les paysans. Maria, lassée par toutes les difficultés, les mœurs grossières des paysans, perd progressivement courage au point de devenir indifférente à leur sort qu’elle s’était jurée d’améliorer :

« Maria se rendait souvent au moulin et, visiblement, trouvait du plaisir à bavarder avec Stépane ; il se répandait en injures contre les paysans avec tant de sincérité et de conviction qu’elle se sentait attirée vers lui. […] A la maison l’attendait quelque nouvelle du genre : les oies du village ont piétiné les choux du potager, ou bien Larion a volé des rênes, et elle disait, en haussant les épaules et avec un sourire : « Que voulez-vous attendre de ces gens-là ? » (p. 420)

À ce discours pessimiste, résigné, et marqué par l’indifférence cruelle, glacée, Missaïl, qui parle également pour Tchekhov, lui oppose une vision plus compatissante, compréhensive :

« […] pendant ce temps, je m’habituais aux paysans, et je me sentais de plus en plus attiré par eux. C’étaient en majorité des êtres nerveux, irritables, humiliés ; des êtres à l’imagination étouffée, des rustres, à l’horizon pauvre et terne, limité aux seules et mêmes pensées de la terre grise, des jours gris, du pain noir, des gens qui rusaient, mais, pareils aux oiseaux, ne cachaient que leur tête derrière l’arbre, qui ne savaient pas compter. Ils ne seraient pas venus faire les foins pour vingt roubles mais ils venaient pour un demi-seau de vodka quoique avec vingt roubles ils eussent pu en acheter quatre seaux. C’était vrai, la crasse, l’ivrognerie, la bêtise et la fourberie régnaient, mais, avec tout cela, on sentait quand même que la vie du paysan avait, au fond, une base solide, saine. […] on sentait quand même en lui quelque chose de nécessaire, de très important, qu’on ne trouvait pas par exemple chez Maria et chez le docteur, à savoir qu’il croyait que l’essentiel sur terre, c’était la justice et que son propre salut comme celui du peuple tout entier résidait dans la seule justice, c’est pourquoi il la chérissait plus que tout au monde. Je disais à ma femme qu’elle voyait les taches qu’il y avait sur la vitre, mais qu’elle ne voyait pas la vitre. » (p. 420-421)

On retrouve exactement ce refus à ne voir exclusivement que le mauvais côté des choses dans Une banale histoire, où le professeur s’indigne de la médisance dans laquelle se complaisent sa pupille Katia et un de ses collègues, Mikhaïl Fiodorivitch, qui dissertent à loisir et avec une joie méchante de la décadence de leur temps : 

«  Tous ces propos sur la dégénérescence me font toujours le même effet que si j’entendais soudain mal parler de ma fille. Je suis blessé de les voir lancer des accusations à la légère, en se fondant sur des lieux communs aussi rebattus, sur des épouvantails à moineaux comme la dégénérescence, le manque d’idéal, ou le rappel du merveilleux passé. Toute accusation, même en présence d’une dame, doit être formulée avec le maximum de précision, sinon ce n’est pas une accusation, mais une simple médisance, indigne de gens comme il faut. Je suis vieux, j’exerce depuis trente ans déjà, mais je ne remarque ni dégénérescence ni absence d’idéal, et je ne trouve pas que les choses soient pires aujourd’hui qu'hier. […] Si l’on me demandait ce qui me déplaît dans mes étudiants d’aujourd’hui, ma réponse ne serait ni rapide ni longue, mais assez précise.  […] Ils ne savent pas les langues modernes et s’expriment dans un russe incorrect […] Ils cèdent volontiers à l’influence des écrivains contemporains, et souvent pas des meilleurs, et sont complètement indifférents aux classiques tels que Shakespeare, Marc Aurèle, Epictète ou Pascal ; et cette incapacité à distinguer le grand du petit trahit plus que tout leur absence de sens pratique. Ils résolvent toutes les questions épineuses, à caractère plus ou moins social (par exemple celle des migrations forcées), à coups de pétitions, et non par le moyen de l’enquête scientifique et de l’expérience, moyen qui pourtant est à leur entière disposition et répond le plus à leur vocation. […] De pareils défauts, si nombreux soient-ils, ne peuvent engendrer le pessimisme ou la mauvaise humeur que chez un homme pusillanime et timide. Tous ont un caractère accidentel, passager et dépendent entièrement des conditions de vie. […] Les péchés de mes étudiants me contrarient fréquemment, mais cela n’est rien en comparaison de la joie que j’éprouve depuis trente ans quand je bavarde avec mes élèves, que je fais mes cours, que j’observe leurs comportements et que je les compare aux gens d’autres milieux. Fiodorovitch débite ses médisances, Katia l’écoute et ni l’un ni l’autre ne remarquent l’abîme profond où les entraîne insensiblement un divertissement en apparence aussi innocent que la critique de son prochain. » (p. 284-286)


                Ces cinq nouvelles sont à mes yeux des sommets de l’œuvre de Tchekhov, d’où ressortent, entre autres, l’espoir intarissable d’un auteur qui a sans cesse œuvré pour l’homme, pour lui faire prendre conscience de sa dignité d’homme, pour lui montrer le difficile chemin menant vers une existence libre, pour le débarrasser de ses préjugés et de ses faiblesses. En ce sens, Tchekhov était l’écrivain russe le plus « démocrate » selon Vassili Grossman, celui qui non seulement représente le mieux la Russie de son temps, mais a également fait le plus pour libérer les consciences et pour une véritable fraternité humaine, comme le montre cet extrait de Vie et Destin (dans l'édition Livre de poche), en forme d’hommage à l’auteur d’Oncle Vania :

[…] entre lui et l’État, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pas pu se réaliser. La voie de Tchekhov, c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie, comme a dit Lénine. Essayez donc un peu de faire le tour de tous les personnages tchékhoviens. Seul Balzac a su, peut-être, introduire dans la conscience collective une telle quantité de gens. Non, même pas. Réfléchissez un peu : des médecins, des ingénieurs, des avocats, des instituteurs, des professeurs, des propriétaires terriens, des industriels, des banquiers, des gouvernantes, des laquais, des étudiants, des fonctionnaires de tous grades, des marchands de bestiaux, des entremetteuses, des sacristains, des évêques, des paysans, des ouvriers, des cordonniers, des modèles, des horticulteurs, des zoologistes, des aubergistes, des gardes-chasse, des prostituées, des pêcheurs, des officiers, des sous-officiers, des artistes peintres, des cuisinières, des écrivains, des concierges, des religieuses, des soldats, des sages-femmes, des forçats de Sakhaline… […] Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Mais ce n’est pas tout ! Il a introduit ces millions de gens en démocrate, comprenez-vous, en démocrate russe. Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains ; comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes et qu’ensuite seulement, ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ! Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. Il y a cinquante ans on pensait, aveuglé par des œillères partisanes, que Tchekhov a été le porte-parole d’une fin de siècle. Alors que Tchekhov a levé le drapeau le plus glorieux qu’ait connu la Russie dans son histoire millénaire : le drapeau d’une véritable démocratie russe, bonne et humaine ; le drapeau de la dignité de l’homme russe, de la liberté russe. Notre humanisme a toujours été sectaire, cruel, intolérant. D’Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique ; elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme. Même Tolstoï, avec sa théorie de la non-résistance au mal par la force, est intolérant, et surtout, son point de départ n’est pas l’homme mais Dieu. Il veut que triomphe l’idée de la bonté, mais les hommes de Dieu ont toujours aspiré à faire entrer de force Dieu en l’homme : et pour arriver à ce but, en Russie, on ne reculera devant rien : on te tuera, on t’égorgera sans hésiter.
Qu’a dit Tchekhov ? Que Dieu se mette au second plan, que se mettent au second plan les « grandes idées progressistes », comme on les appelle ; commençons par l’homme ; soyons bons, attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soit : évêque, moujik, industriel millionnaire, forçat de Sakhaline, serveur dans un restaurant ; commençons par aimer, respecter, plaindre l’homme ; sans cela, rien ne marchera jamais chez nous. Et cela s’appelle la démocratie, la démocratie du peuple russe, une démocratie qui n’a pas vu le jour. » (p. 373-375)

lundi 31 octobre 2016

Béton, Thomas Bernhard

Quatrième de couverture :

Pour écrire son étude sur Mendelssohn-Bartholdy, Rudolf a besoin d'être seul chez lui, à la campagne. Il a attendu avec impatience le départ de sa sœur qui était venue passer quelques jours avec lui. Mais n'est-ce pas lui qui l'avait invitée, justement parce qu'il n'arrivait pas à se mettre au travail ? Après son départ, il ne parvient pas davantage à écrire. Il sent partout sa présence, envahissante, il entend son discours, protecteur, ironique, provocant. Pour s'échapper, il part à Palma où il retrouve le souvenir atroce d'un drame qu'il a connu quelques années auparavant ; un suicide, un fait divers d'une banalité navrante. Thomas Bernhard construit une machine qui fonctionne à la perfection et se resserre comme un garrot : impossibilité d'être seul ou de ne pas l'être, impossibilité d'écrire et de renoncer à écrire.


Parmi les nombreux livres de Thomas Bernhard que j’ai lus ces derniers mois, deux se distinguent particulièrement dans mon esprit, bien qu’ils soient tous excellents : le présent roman Béton (qui fait l’objet d’une relecture), et Maîtres anciens, ce dernier ayant provoqué chez moi quelques fous rires mémorables.
Comme je l’ai dit dans mon billet sur L’Origine, l’humour de Thomas Bernhard est d’un genre très particulier et lors de ma découverte de cet auteur, avec Le Naufragé, je n’avais pas bien saisi l’ampleur de son aspect comique, ce qui m’avait gâché quelque peu cette première plongée en contrée bernhardienne si je puis dire.
De prime abord, l’aspect « pessimiste » de Bernhard peut en rebuter certains : cela se traduit dans ses romans par un retour incessant sur les thèmes de la mort, du suicide, de la misanthropie (par sa détestation de la société et par conséquent d’une grande partie de l’humanité), par ses sarcasmes répétés (et largement amplifiés) envers toute forme d’institution, que ce soit l’État autrichien (sa victime favorite), les écoles (de tous les niveaux, du primaire à l’université), la religion, et surtout la famille (en particulier les parents). Vu sous cette aune, Bernhard serait un imprécateur qui cracherait sa haine de tout et sur tout, ce qui le réduirait à un rôle grand-guignolesque de misanthrope pessimiste quelque peu illuminé, ce qui n’est pas une définition entièrement fausse.
Mais elle n’est pas non plus entièrement vraie. Béton est à cet égard particulièrement adéquat pour montrer une autre facette (ou pour être plus exact, pour sortir de cet aspect réducteur d’écrivain uniquement pessimiste) de Bernhard. 

La première moitié de Béton est peut-être ma partie préférée de toute l’œuvre de Bernhard (pour ce que j’en ai lu jusqu’à présent) : la quatrième de couverture l’indique, nous avons affaire à un énième personnage misanthrope, Rudolf, rongé et obsédé jour et nuit par la rédaction d’une étude sur Mendelssohn-Bartholdy. Si Bernhard adore tourner en dérision, se moquer du reste de la société… il aime tout autant se moquer des obsessions/manies de ces personnages principaux, qui sont en quelque sorte ses doubles de fiction.  Ainsi, Rudolf, bien qu’il travaille depuis près de dix ans sur cette étude, n’en a toujours pas écrit le moindre mot, et cherche désespérément l’inspiration :
« … je pensais de nouveau à mon travail, me demandant avant tout comment j’allais commencer ce travail, ce que serait la première phrase de ce travail, car je ne savais toujours pas comment serait formulée cette première phrase et, tant que je sais pas comment est formulée la première phrase, je ne peux commencer aucun travail, si bien que tout le temps cela me torturait de prêter l’oreille en me demandant si ma sœur n’était pas revenue et de me demander quelle première phrase je devais écrire sur Mendelssohn Bartholdy, sans cesse j’écoutais et j’étais désespéré et sans cesse je réfléchissais à la première phrase de mon travail sur Mendelssohn, avec un égal désespoir. Pendant près de deux heures j’ai réfléchi à la première phrase de mon travail sur Mendelssohn, en même temps que je prêtais l’oreille en me demandant si ma sœur n’était pas revenue pour réduire à néant mon travail sur Mendelssohn avant même que je l’eusse commencé. » (p. 11)

                L'habitude qu'ont beaucoup de personnages de Bernhard d’observer/critiquer le monde, mais surtout soi-même, et d’en tirer sarcasmes et ironie, est un écho à Montaigne, qui fut l’auteur préféré de Bernhard. Ce dernier refusait tout lyrisme, toute description poussée, pour concentrer sa prose toute entière dans les pensées/réflexions de ses protagonistes. Ainsi, tous ses romans se présentent sous la forme de longs soliloques ininterrompus où nous sommes en permanence dans la tête du personnage, un procédé similaire que l’on retrouve dans la trilogie romanesque de Beckett. Voici le passage où Rudolf, ayant pris la décision soudaine de partir pour Palma afin d’échapper à ce qu’il appelle l’influence néfaste de sa sœur, se rend compte en même temps de l’absurdité d’une telle décision :
« … j’ai essayé de me calmer, mais en même temps je me disais, comment, dans ma disposition d’esprit momentanée, peut-il me venir à l’idée d’être en mesure de me calmer, c’était effectivement une pensée absurde de ma part, alors que j’étais complètement affaissé dans le fauteuil et que j’avais même l’impression de ne plus pouvoir me lever. Et un tel homme, déjà à demi mort, prend l’avion pour Palma, me suis-je répété plusieurs fois, tout haut, comme c’est devenu mon habitude indéracinable, comme ces vieilles personnes qui sont seules à longueur d’année et n’attendent plus que de pouvoir mourir enfin. J’étais déjà l’une de ces vieilles personnes, tandis que j’étais assis là, dans le fauteuil, vieillard, déjà de l’autre côté, du côté des morts, plus que de celui des vivants, j’avais dû faire une impression lamentable, et assurément, oui, digne de pitié, sur mon observateur, qui n’était pas là, si toutefois je ne veux pas me désigner comme cet observateur de moi-même, ce qui est pourtant une sottise, car je suis mon observateur, je m’observe effectivement moi-même continuellement depuis des années, sinon des décennies, je ne vis plus que dans l’observation de moi-même et dans la contemplation de moi-même et le reniement de moi-même et la dérision de moi-même. Je vis depuis des années dans cet état de malédiction de moi-même, de reniement de moi-même et de dérision de moi-même, à quoi je dois toujours recourir finalement, afin de me sauver. Seulement je me demande tout le temps : me sauver de quoi ? Est-ce donc vraiment si terrible, ce dont je veux continuellement me sauver ? Non, ce n’est pas si terrible, me suis-je dit en reprenant aussitôt mon observation de moi-même et mon reniement de moi-même et ma dérision de moi-même. » (p. 105-106).

Avec sa personnalité si singulière, on se demande parfois comment Bernhard a fait pour ne pas se suicider (il est mort de sa maladie pulmonaire, dont le narrateur de Béton souffre également), lui dont la question du suicide revient de manière obsessionnelle dans son œuvre. C’est d’ailleurs l’une des questions qui lui ont été posées le plus souvent, si l’on en croit  l’entretien que l’on peut lire dans le volume Récits (1971-1982) publié en Quarto chez Gallimard. Sa réponse est que, si la vie est absurde, ridicule, le suicide l’est encore plus à ses yeux. C’est la curiosité, principalement,  qui selon lui le maintient en vie (avec le plaisir qu’il ressent en écrivant ses romans), à l’image du narrateur du Naufragé, qui ne s’est pas suicidé, au contraire de son ami Wertheimer. « Les négatifs ne se suicident pas tellement parce qu’ils sont du genre spéculatifs, et donc plutôt curieux », dit-il dans cet entretien.

Toutefois, Bernhard, si l’option du suicide dans son cas personnel lui paraît ridicule, absurde, ne se moque jamais de ceux qui, poussés par le désespoir, en viennent à cette extrémité. La fin de Béton est centrée sur les circonstances qui ont conduit au suicide d’une jeune femme Anna Härdtl. Le narrateur, arrivé à Palma, se remémore cet épisode qu’il avait tenté d’oublier mais auquel il ne peut s’empêcher de repenser lorsqu’il s’arrête à une terrasse de café. Cet épisode, et la longueur qui lui est consacrée (en fait les trente dernières pages du livre), casse complètement la trame du roman, qui était jusqu’alors centré sur les réflexions de Rudolf relativement à son travail et à son rapport complexe avec sa sœur. Mais s’il peut sembler étrange (c’est ce qu’il m’avait semblé à ma première lecture) de voir le roman bifurquer d’une telle manière, il participe pleinement à la cohérence du roman (et de l’œuvre de Bernhard dans son ensemble). L’expérience personnelle de Bernhard lui a donné une vision foncièrement « pessimiste » du monde, celle d’un monde inhumain, égoïste, indifférent aux souffrances qu’il inflige. L’écriture fut pour Bernhard une forme de revanche sur le monde, afin de désigner ses bourreaux, d’exprimer sa voix. Bien que fictifs, les personnages d’Anna et de son mari sont deux de ses victimes de la société dont Bernhard prend la défense, en leur donnant une voix, eux dont la mort fut anonyme.
Rudolf écrit leur histoire pour se débarrasser de sa mauvaise conscience ainsi que pour exprimer la  révolte/l’indignation qu’il ressent après avoir appris leur histoire tragique. Il se garde toutefois de parler de compassion, mais il n’est pas indifférent aux souffrances puis au destin tragique de la jeune femme, poussée à cette extrémité suite à la mort (accidentelle ?) de son mari. Bernhard est très sensible au malheur d’autrui, et ses personnages sont, avant d’être des imprécateurs, avant tout des victimes, qui ont beaucoup souffert durant leur existence. C’est le cas de Reger dans Maîtres anciens, de Roithamer dans Corrections, etc. Ils se sont transformés, à l’instar de Bernhard lui-même, en imprécateur pour se défendre d’une société qui les fit souffrir et dont ils sont parvenus à se libérer, à se détacher, au prix d'immenses souffrances. Mais d’autres n’ont pas eu cette chance, et c’est le cas par exemple d’un personnage tel que celui d’Anna dans le présent roman.

Drôle et humoristique à souhait pour l’essentiel, Béton se termine sur une note plus tragique et le récit, presque relevant du fait divers (sans connotation péjorative), d’une jeune femme poussée par ses malheurs à cette extrémité. On retient souvent de Bernhard l’image du misanthrope pessimiste et imprécateur, mais Béton nous fait clairement voir deux autres facettes essentielles de l’œuvre de Bernhard, à savoir cette formidable capacité d’autodérision envers soi-même (également présente dans ses autres romans, mais de manière plus discrète) et la révolte face aux souffrances et au malheur humain rencontrés dans leurs formes les plus diverses et extrêmes.

vendredi 30 septembre 2016

Persuasion, Jane Austen

Quatrième de couverture :

La très jeune Anne Elliot s’est laissé persuader de rompre ses fiançailles avec Frederick Wentworth, ce dernier n’étant ni assez riche ni assez titré. Il lui faudra traverser plus de sept années de douloureuse inexistence – long automne où elle pense à jamais rester enfermée – avant qu’une seconde chance lui soit offerte.
C’est ce bonheur, inattendu et complet, survenant après qu’on l’a cru à jamais perdu, qui fait de Persuasion, dernier roman achevé de Jane Austen, en général jugé comme mélancolique, un livre au contraire profondément satisfaisant, un rêve d’accomplissement en forme de revanche sur la vie.


« The representation of human character and personality remains always the supreme literary value. […] I am naive enough to read incessantly because I cannot, on my own, get to know enough people profoundly enough »

Cette citation extraite du Shakespeare : The Invention of the Human par Harold Bloom met l’accent sur un des aspects essentiels en littérature, peut-être même le plus important. Car on ne lit pas en général Jane Austen pour la virtuosité de son style (qui somme toute est souvent avare en descriptions et envolées lyriques, poétiques) mais d’abord et avant tout pour la vérité de sa représentation de la nature humaine. Deux de mes écrivains préférés d’ailleurs, Anton Tchekhov et George Eliot, ne se distinguent également pas pour l’élégance de leur style (je pourrais citer nombre d’écrivains qui leur sont largement supérieurs sur ce point, comme (pour m’en tenir à leurs contemporains) Tolstoï et Dickens) mais je les aime surtout pour leur précision dans la représentation humaine et leur propension à me faire voir, ressentir la vie de manière différente au sortir de leur lecture.

« The essence of poetry is invention, a process of finding, or of finding out » dit encore Bloom, reprenant cette fois une idée de son critique littéraire favori, Samuel Johnson. Tchekhov et Eliot sont mes deux auteurs préférés car ce sont eux qui ont le plus bouleversé ma manière de voir les choses et le monde. C’est pour cela que Middlemarch est mon roman favori (à ce jour). La même chose s’applique pour Tchekhov, que je lis et relis très régulièrement et qui me bouleverse toujours autant. Pour revenir à l’auteure qui nous intéresse ici, je pourrais répéter ce que je viens de dire pour mes deux écrivains préférés, mais à une moindre échelle. Mais Jane Austen est, avec Tolstoï, l’autre écrivain que j’ai lus au tout début de ma découverte de la littérature, et, pour cette raison, occupe avec le russe une place particulière dans mon cœur dans le sens où, avec l’auteur d’Anna Karénine, c’est avec ses livres que j’ai réellement commencé à aimer la littérature.

C’est un préjugé toutefois persistant de voir en Jane Austen une écrivaine limitée au registre de conteuse d’histoires d’amour romantiques où tout se termine à l’avantage du couple/des couples attendu(s), préjugé dû en partie, je pense, aux innombrables adaptations cinématographiques (et télévisées) qui ont été tirées de son œuvre. La lecture de Jane Austen cependant ne se limite pas (ou ne devrait pas) au seul public féminin (qui constitue l’essentiel de son lectorat), mais est avant tout un écrivain de premier plan qui s’adresse à tous, homme ou femme. Grâce à son ironie et humour (parfois dévastateurs), son style (en apparence) simple, c’est l’un(e) des auteur(e)s les plus faciles à lire et à découvrir pour celui voulant s’initier aux livres classiques. Toutefois, il est vrai que parfois l’intrigue se tasse quelque peu (en particulier vers le milieu généralement), en raison du fait que Jane Austen situe toujours l’action de ses romans dans un milieu de la province anglaise où, si l’on voulait en faire un portrait désobligeant, tout se résume en quelque sorte à des visites de courtoisie que se rendent les personnages, en promenades (à pied ou en voiture) et en diverses réceptions et bals. En termes d’aventures et d’action héroïques, spectaculaires, le lecteur est quelque peu sevré, mais on pourrait en dire de même pour George Eliot et Virginia Woolf, qui, directement influencées par leur aînée, ont également situé l’action de leurs romans sur des personnages ordinaires dont on suit le quotidien et qui présentent, à un degré similaire, cette même impression d’immobilisme et de lenteur, bien que cela soit largement compensée dans le cas de l’auteure des Vagues par l’extraordinaire beauté de sa prose.

En revanche, Jane Austen ne peut se prévaloir d’un style aussi magnifique que celui de Virginia Woolf et donc l’intérêt de ses livres se situe tout entier dans sa peinture d’un milieu humain dont elle fut l’une des observatrices les plus avisées et remarquables. Une peinture qui est toujours pertinente aujourd’hui, car les caractères qu’Austen met impitoyablement à jour dans ses livres sont des caractères universels, aisément transposables à notre époque qui sur certains aspects ne se distingue guère de l’Angleterre du 19e siècle obsédée par l’argent, le rang social, enfermée dans ses préjugés…
Persuasion en revanche est un livre très différent des romans les plus célèbres de son auteure. On y retrouve certes son ironie, sa peinture impitoyable d’individus imbus d’eux-mêmes, indifférents aux souffrances d’autrui, mais une mélancolie liée au passage des ans et de la perte imminente de la jeunesse et de la beauté, imprègne toute son architecture. On se situe clairement dans un registre différent d’Orgueil et Préjugés ou Emma, ses deux romans les plus enjoués. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le roman se déroule durant l’automne, épousant la période de la vie de son héroïne, qui, à vingt-huit ans (un âge considéré déjà comme avancé pour l’époque), est au crépuscule de sa jeunesse.
« Quelques années plus tôt, Anne Elliot avait été très jolie, mais sa fraîcheur n’avait pas tardé à disparaître, et comme, dans tout son éclat, sa beauté n’avait guère réussi à soulever l’admiration de son père, tant la délicatesse de ses traits et la douceur de son regard émanant de ses yeux sombres juraient avec l’aspect qu’il présentait lui-même, elle ne pouvait rien lui offrir, à présent que sa jeunesse s’était fanée et son visage émacié, qui fût de nature à lui valoir sa considération. » (p. 49)
« Il ne lui était pas difficile [du point de vue de Sir Walter Elliot] en effet d’observer à quel point les autres membres de la famille et les gens de sa connaissance prenaient de l’âge : les traits d’Anne se creusaient, Mary s’empâtait ; pas un visage aux alentours qui ne se gâtât. Depuis longtemps les rapides progrès de la patte-d’oie aux tempes de Lady Russel étaient pour lui une source de vive contrariété. » (p. 50)

                Anne a rompu, huit ans plus tôt, les fiançailles auxquelles elle avait d’abord consenti, avec le capitaine (dans la marine) Frederick Wentworth, sur le conseil (ou plutôt la persuasion) de son amie Lady Russell, qui fut l’amie initialement de sa mère défunte et lui sert depuis la mort de cette dernière de figure maternelle de substitution. Bien qu’elle ne regrettera jamais son choix (justifiée d’abord par la prudence et non pas la différence de rang), Anne conservera le souvenir du capitaine durant les huit ans qui la sépareront d’une nouvelle rencontre avec son ex-fiancé. Austen, par de petits détails disséminés un peu partout dans le roman, suggère que cette période fut très dure pour son héroïne, dont la vieillesse quelque peu prématurée fut sans doute accélérée par le chagrin dont elle continua de souffrir durant cet intervalle. À la question que lui posa le capitaine Wentworth curieux de savoir si Anne ne dansait jamais (elle qui ne fait que jouer du piano exclusivement à l’intention des danseurs), sa partenaire de danse (une des demoiselles Musgrove, belles-sœurs d’Anne par le truchement de sa sœur cadette Mary, mariée à Charles Musgrove) lui répond : « Oh non ! jamais ! Elle a complètement abandonné la danse. Elle préfère jouer du piano. Elle ne se lasse jamais d’en jouer. » (p. 130)
                À cette perte de la gaieté, de l’insouciance, Anne n’est de plus pas aidée par une famille peu aimante, aux yeux de qui elle est invisible, insignifiante, au grand dam de son amie Lady Russell, la seule à constater qu’elle est la seule à avoir hérité des qualités de sa défunte mère. Persuasion s’ouvre sur un portrait féroce, et hilarant, de son père, Sir Walter Eliot, qui n’a à la bouche que les notions de rang et de baronnet, un titre dont il tire une extrême vanité. Sa seule et unique lecture, comme le note ironiquement Jane Austen, est la Liste des Baronnets, grâce auquel « Il trouvait là de quoi meubler une heure de loisir et se consoler de l’affliction d’une autre. […] Si le reste du livre n’y parvenait pas, sa propre histoire était assurée d’éveiller en lui un intérêt qui ne se démentait jamais. […] La vanité donnait la clef du personnage de Sir Walter Elliot, vanité due aux avantages de la personne ainsi qu’à ceux du rang. […] À ses yeux, le bonheur d’être bien fait ne le cédait qu’à celui d’être baronnet, et le Sir Walter Elliot qui réunissait en lui ces dons du ciel avait, et de manière continue, droit à tout son respect et à tout son dévouement. » (p. 45-47)
Un peu plus loin, nous avons un détail savoureux de la part de l’amiral Croft, le locataire du domaine familial de Kellynch (domaine loué pour les difficultés financières dans lesquelles se trouva Sir Walter en raison de son train de vie trop dispendieux) sur le narcissisme de son propriétaire :

« Quelqu’un de très bien, tout à fait le gentleman, à n’en pas douter, mais (la regardant d’un air sérieux), j’ai tendance à croire, mademoiselle Elliot, j’ai tendance à penser que pour son âge il prend trop soin de son habillement. Il y avait des miroirs à n’en plus finir ! Seigneur ! on ne pouvait échapper à sa propre image. » (p. 198)

Cette indifférence de sa famille, en particulier son père et sa sœur aînée Elizabeth, non mariée également, se traduit par le fait que ces derniers ne prêtent jamais attention aux propos/conseils qu’Anne leur donne, persuadés qu’ils sont d’avoir raison en tout et en toutes choses. Ce mépris pour Anne se traduit par une formule sèche d’Austen pour définir le manque d’affection familiale :
« Ses avis n’avaient aucun poids ; on ne se demandait jamais si ce qu’on faisait risquait de l’incommoder ; c’était Anne, et rien de plus. » (p. 49)

Leur aveuglement les conduira à se méprendre sur deux personnages qu’ils pensent, à tort, dénués d’intention malveillante à leur égard. Le premier est Walter Elliot (désigné par M. Eliot, à ne pas confondre avec Sir Walter Elliot, le père de l’héroïne, tout comme il faut faire attention pour distinguer les innombrables personnages portant le prénom Charles dans le roman), cousin éloigné d’Anne, qui les snoba lorsqu’il fut invité à maintes reprises par Sir Walter Elliot, ce dernier ayant en  vue (à l’époque) un mariage avec sa fille aînée préférée, Elizabeth. Une dispute ancienne qui sera rapidement oubliée et pardonnée par les deux qui en furent le plus mortifiés, cédant (trop facilement en raison de leur vanité) devant l’insistance et les manières aimables de l’offenseur de jadis, dont le charme trompeur dissimule en réalité un but égoïste et un caractère des plus détestables, exposé en détail un peu plus loin dans le roman par une ancienne connaissance (la veuve Smith) avec laquelle Anne renoua.
L’aveuglement, l’incapacité à juger avec à propos le caractère d’autrui, est une constante dans l’œuvre d’Austen. Emmurés, enfermés dans leur prétendue supériorité, leur égoïsme etc., nombre de personnages chez Austen vont au devant de souffrances/humiliations/malheurs qui seraient largement évitables s’ils avaient la capacité à évaluer, à voir, à comprendre les caractères (parfois dissimulés à dessein sous une apparence charmante) humains. Elizabeth, bouffie tout comme son père d’honneur et de noblesse familiale, fait fi des conseils d’Anne qui la prévient que son amie, la veuve Clay, pourrait nourrir éventuellement l’ambition de séduire et marier leur père. À ce conseil de prudence, la réponse d’Elizabeth est sèche, excluant tout débat :
« Je suis d’un avis complètement différent, rétorqua sèchement Elizabeth. Des façons aimables peuvent rehausser la beauté d’un visage mais n’en corrigent jamais la laideur. Cela dit, comme mon intérêt dans cette affaire est beaucoup plus engagé que celui de tout autre, je considère que tu n’es vraiment pas tenue de me donner des conseils. » (p. 85)

De par le peu de considération qu’Anne rencontre dans sa famille, le lecteur comprend indirectement que l’héroïne est très isolée, seule, au sein de sa propre famille. Anne a de plus une personnalité considérée comme effacée, un peu comme Fanny dans Mansfield Park, ce qui contraste avec la personnalité plus vive, plus alerte, davantage espiègle (et réjouissante pour le lecteur) d’Elizabeth Bennet ou Emma Woodhouse. Anne reste volontiers en retrait, fait preuve d’une grande patience et bonté envers sa famille, en particulier sa sœur Mary, qui, bien que plus affectueuse que le reste de la famille, est particulièrement difficile à supporter en raison de son inlassable habitude de se plaindre de tout et n’importe quoi, en sus d’un caractère très hypocondriaque. Le départ du domaine familial, et son séjour subséquent chez sa sœur Mary, Mme Charles Musgrove, occupera tout le premier volume (sur deux) du livre. Anne s’y épanouit davantage, malgré le caractère difficile de sa sœur, grâce à sa belle-famille qui se montre bien plus bienveillante à son égard et plus réceptrice à ses capacités de jugement et de décision. Son caractère doux, mais ferme (aux dires du capitaine Wentworth, son ancien soupirant) lui attire la sympathie de tous dans la ville d’Uppercross où elle est amenée à vivre durant cet automne 1814, et permet dans le même temps un certain apaisement dans les conflits mesquins qui opposent les foyers de Charles Musgrove avec celui de ses parents, en grande partie dus au caractère difficile de sa femme Mary, prompte à attribuer tous les petits malheurs qu’elle subit sur le dos de son mari ou de ses beaux-parents.

L’intrigue principale du roman, à savoir la réconciliation progressive (et largement attendue, anticipée par le lecteur) entre le capitaine Wentworth et Anne Elliot, est certes des plus banales, conventionnelles. Mais en relisant un tel roman (avec donc la fin en tête et un souvenir, quoique fugace, des différentes péripéties importantes, telle la chute de Louisa Musgrove), on s’attache davantage aux détails, à la peinture minutieuse, extraordinairement riche et variée, qu’Austen fait de tous ses personnages. Tous sont remarquablement vivants, vrais pourrait-on dire, dans le sens où nous pouvons clairement les distinguer les uns des autres, et pouvons apprécier pleinement leur singulière individualité. Je parlerai pour finir de quelques-uns de ces personnages particulièrement réussis, mais qui restent relativement en retrait dans l’intrigue. Mme Croft, l’épouse de l’amiral du même nom, locataire du domaine de Kellynch, se caractérise par son extraordinaire dévouement, amour, pour son mari, qu’elle a suivi autour du monde lors de sa carrière d’officier, ne rechignant pas à vivre avec lui dans les divers bateaux qu’il dirigea (avec l'inconfort que cela implique). Vers la fin du roman, son mari, malade (possiblement de la goutte), se rend à Bath, là où tous les protagonistes sont également présents, durant la majeure partie du second volume. Une preuve (supplémentaire) de son amour pour son mari est évoquée au détour d’une conversation entre l’amiral et Anne, le premier étant astreint à effectuer de longues promenades pour alléger son mal :
« La pauvre [Mme Croft] est tenue par une jambe. Elle a une ampoule à un talon, grosse comme une pièce de trois shillings. » (p. 251)
Un peu plus tôt, Anne assista, à de nombreuses reprises, à leurs promenades régulières : « Mme Croft paraissait tout vouloir partager avec lui, marcher comme si sa vie en dépendait afin de lui être utile. Anne les voyait partout où le hasard la conduisait. Lady Russell la promenait dans sa voiture presque tous les matins : elle ne manquait jamais de penser à eux, ni de les croiser. Informée comme elle l’était des sentiments qui les unissaient, ils représentaient à ses yeux une image du bonheur des plus séduisantes. Son regard s’attardait sur leur couple aussi longtemps que cela se pouvait. Elle se plaisait beaucoup à imaginer qu’elle saisissait le sujet de leur conversation, tandis qu’ils marchaient libres et heureux… » (p. 249-250).

Un autre personnage particulièrement réussi me semble celui de Mme Smith, la veuve qui fut l’amie d’Anne lors de ses années de pensionnat et à laquelle Anne rendit visite en apprenant ses problèmes financiers et de santé. Mme Smith, qui vient de passer la trentaine, s’est retrouvée dans cette situation précaire en grande partie par la vilenie de M. Elliot, qui profita de la faiblesse et de la générosité de son mari pour l’inciter à tenir un train de vie au-dessus de ses capacités. Ruinée à la suite du décès de son mari, Mme Smith ne put espérer aucune aide de la part de l’ancien « ami » de son mari, qui fit preuve d’une « détermination à ne pas se mettre en peine dans une affaire qui ne rapportait rien » (p. 301). Infirme, diminuée, Mme Smith, dont les malheurs excèdent de loin ceux de la pauvre Mary, parvient toutefois grâce à son caractère à ne pas se laisser abattre excessivement par sa situation difficile, et fait même preuve de bonne humeur, d’espièglerie lors des visites qu’Anne lui fit régulièrement durant sa convalescence, une « belle humeur et vivacité d’esprit [qui] ne lui firent jamais défaut. » (p. 354)

                Persuasion est un livre que l’on prend plaisir à lire, et à relire. On ressent certes parfois une certaine lassitude (très modérée dans mon cas, mais qui peut être plus importante pour d'autres) devant la lenteur du récit et la pauvreté (relative) du style, mais jamais le roman ne tombe dans l’ennui. Bien que davantage mélancolique, traitant d’une jeunesse sur le point de disparaître, à l’instar du destin de son héroïne, le roman n’en conserve pas moins un certain humour, qui tient aux longues descriptions ou petits détails dont Austen a le secret pour ridiculiser à nos yeux l’égoïsme, la vanité de ses personnages, ou nous suggérer, faire ressentir, les souffrances de son héroïne. Nous avons comme à l’accoutumée avec Austen un vaste panorama de la nature humaine, peinte sous de multiples aspects et avec une grande véracité. C’est là ce qui fait la force de ce roman (et par extension de tous les romans d’Austen). La gravité de ce roman, son côté plus mature lié à ses thématiques, en fait je pense un meilleur livre que ses premiers romans, certes plus enjoués, mais qui n’ont pas (ou moins) de détails suggestifs dans lesquels le passage du temps se fait particulièrement aigu, qui rendent Persuasion à cet égard bien plus émouvant.