"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

lundi 15 août 2016

Siloé, Paul Gadenne

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Simon n’est pas quelqu’un qui attend. Étudiant à la Sorbonne, il aime la vitesse, la fantaisie, sentir bouillonner en lui une ivresse confuse. Le monde alentour lui paraît triste, monotone. Jusqu’au jour où il est frappé par la maladie. Atteint de tuberculose, il doit partir vivre au Crêt d’Armenaz. Là, au sanatorium, il rencontre la douce Ariane et goûte autrement à la vie, entre magie et pureté.

Écrivain né en 1907 et décédé en 1956 de la tuberculose, Paul Gadenne était professeur de lettres. Son œuvre compte sept romans, une vingtaine de nouvelles, des carnets et une pièce de théâtre.

« Une langue, une réflexion, une écriture comme hélas on n’en voit plus guère ! »
Le Magazine littéraire


À la lecture de la quatrième de couverture, le rapprochement, inévitable, avec La Montagne magique de Thomas Mann, s’impose de lui-même. Passé la première centaine de pages centrée sur les études de lettres que suit Simon Delambre, le héros du roman, l’action se déroule, sur les plus de cinq cent pages restantes, dans un sanatorium dans lequel Simon passera en tout une année avant d’en sortir à la conclusion du roman.

Des thématiques sont communes au plus célèbre roman de Mann : la maladie s’y révèle davantage salvatrice pour le personnage malgré son évidente gravité en ce qu’elle lui permet de s’extraire de la vie aliénée qu’il menait « en bas », et le sanatorium un lieu propice à la méditation, à la contemplation intérieure malgré les contraintes imposées par la tuberculose.

Si l’action se déroulant au sanatorium pourra en déconcerter beaucoup (un point sur lequel je reviendrai dans un second temps dans ce billet), la première partie du roman, centrée sur la vie universitaire de Simon, devrait plaire à beaucoup. J’ai adoré cette partie pour des raisons surtout personnelles : Gadenne s’y livre en effet, avec une ironie très mordante, à une critique en règle et d’une grande justesse, selon moi, de l’enseignement de la littérature dans les milieux universitaires.

Simon est un étudiant de la Sorbonne qui ambitionne de passer le concours de l’agrégation de lettres classiques. Il y travaille d’arrache-pied et son temps libre se réduit à peau de chagrin. Le roman s’ouvre sur l’un des rares moments de liberté dont Simon puisse jouir dans la journée, c’est-à-dire lors du trajet en bus qu’il effectue pour se rendre à l’université. C’est le seul instant où Simon est en contact avec la vie, et on le sent, il observe avec avidité le monde qui l’entoure et duquel il est presque toujours coupé, accaparé qu’il est par ses études. Le roman s’ouvre splendidement dans des descriptions détaillées et les réflexions que se fait Simon sur les gens qu’il a l’habitude de côtoyer, en même temps que les premiers symptômes de sa future maladie se manifestent et qui lui donnent une vision plus aigüe qu'à l'accoutumée des choses :



« Mais ce jour-là – était-ce l’influence d’une sourde fatigue ? était-ce la tristesse du recommencement dont s’accompagne la semaine à son début ? tous les visages lui parurent flétris. Ils portaient ces marques d’usure, ces plis que les hommes contractent par l’habitude, à force de se frotter à leurs métiers, et qu’ils ont encore plus au lendemain d’une journée de repos. L’idée qu’il voyait les mêmes gens tous les jours à la même heure s’empara de Simon avec une violence inattendue, comme un fait qu’on relève pour la première fois. Oui, la fatigue sans doute !... Il découvrait, avec une netteté accablante, qu’il savait d’avance à quel arrêt chacun d’eux allait descendre. Il les suivait en imagination dans leurs petits bureaux où ils s’asseyaient tous les jours devant la même tâche, tous les jours à refaire, comme une toile de Pénélope que la nuit défait. C’était navrant. Le monde lui parut engagé dans un vaste mouvement de va-et-vient, où les gestes des hommes ne semblaient plus contenir de pensée que ceux de la navette qui suit fébrilement son chemin, selon une volonté qu’elle ignore. Comme l’employé se présentait, Simon lui tendit son ticket, machinalement. L’homme fit tourner la manivelle de la petite boîte qu’il portait sur le ventre et qui rendit un bruit de crécelle, énervant et acide. « Les journées de cet homme ! pensa Simon. Journées dévorées par des gestes auxquels il ne pense pas – auxquels il ne pense heureusement pas !... » Mais quoi, c’était aujourd’hui le fait de la plupart des métiers de laisser leur homme indifférent aux gestes qu’ils exigent d’eux. »

« Simon aimait surtout cette sensation de détachement et de force que lui donnait le mouvement qui emportait la voiture parmi l’imbroglio toujours renaissant de la circulation. […] Le mouvement recomposait d’après d’autres lois l’aspect du monde ; il créait, pour les voyageurs debout sur cette plate-forme, un monde à part, très différent de celui où ils poseraient leurs pieds tout à l’heure, un monde envers lequel ils n’avaient pas d’obligation sérieuse, et où ils circulaient en purs spectateurs. Ah ! comme tout devenait merveilleux alors ! Comme tout devenait passionnant à regarder avec ce recul que la vitesse donnait sur les choses, cette supériorité du détachement, de l’homme qui n’a pas d’affaires !... Avec quel plaisir le jeune homme regardait défiler les étalages de viandes et de fruits, les librairies, les jardins, les petites crémeries blanches et bleues, et puis encore les voiturettes chargées de fruits amoncelés en pyramides ! On était entré dans la rue Lecourbe ; elle offrait un spectacle multicolore, amusant comme une collection d’images, et combien savoureux dans son désordre et sa liberté. Il n’y avait là rien à comprendre, rien d’embarrassant pour l’esprit, aucune difficulté, aucun problème. Simon riait tout à coup en pensant à ces philosophes qui se demandent gravement si le monde extérieur existe. Eh parbleu, messieurs, allez donc le demander à la ménagère en train de palper la salade d’une main si étrangère à vos prétentieuses inquiétudes ! La rue vous répondra, la rue qui du matin au soir ne cesse de proclamer, avec une joyeuse truculence, les seuls besoins essentiels de la vie humaine, qui sont de manger et de se vêtir !...»

Simon est un brillant étudiant, dont tous s’attendent à ce qu’il réussisse le concours, ses condisciples, ses professeurs et sa famille. Il a certes un côté un peu rêveur, et, à de multiples reprises, mais plus encore depuis les premiers symptômes de fatigue de sa future maladie, il a le pressentiment, de loin en loin, que quelque chose cloche dans la vie toute tracée qu’il s’est fixée, à commencer par les cours universitaires de lettres qu’il suit et dont le travail accapare tout son temps. Son état maladif accentue la conscience qu’il a des choses, et dans le cours qu’il suit dans cette matinée durant laquelle s’ouvre le roman, Simon se surprend à se désintéresser totalement de ce que le professeur raconte :

« Cependant, contrairement à son habitude, il parvenait difficilement à suivre les explications de Larescaud et il laissa son attention se disperser sur le spectacle que lui offrait la salle : on eût dit des fidèles courbés devant leur dieu. Cette vue lui inspira une sorte de contentement cruel. Il était visible que la plupart de ses camarades ne se préoccupaient guère de savoir quel était exactement l’intérêt de toutes les notes qu’ils accumulaient sur la syntaxe, le vocabulaire, la métrique et le style du vieil Hésiode que l’on expliquait en ce moment. Ils acceptaient cette somme de faits grammaticaux, de métathèses et d’interpolations comme un monde un peu écrasant dont les clefs appartenaient à d’autres mais dont la connaissance était exigée en vue de cet événement mystérieux qui s’appelait le « Concours de l’agrégation ». […] il fallait noter, avec rage, tandis que Larescaud multipliait les références, les comparaisons, les rapprochements, analysait, critiquait, ricanait, dénonçant les lacunes, les erreurs, les absurdités des traducteurs, des commentateurs, et des commentateurs des traducteurs, tout cela avec un entrain suffocant, comme s’il jonglait !... […] C’était la première fois qu’il se donnait ainsi le luxe d’observer la salle. Et c’était surtout la première fois que les choses lui apparaissaient sous ce jour. Il avait l’impression que tout ce qui se passait ici ne le concernait pas. » (p. 26-27)

Gadenne utilise abondamment dans la première partie du roman de l’ironie, et l’emploi de « !... » est récurrent pour souligner ce procédé. Lui-même ayant été passé par les épreuves et la formation de son personnage principal, Gadenne pointe les défaillances selon lui des études littéraires. La surabondance de détails, de précisions, les analyses rivalisant entre elles pour disséquer le plus possible les œuvres littéraires, l’objectivité recherchée, etc. toutes ses tendances de l’enseignement de la littérature à l’université sont dénoncées pour leur abstraction, mais surtout pour leur inutilité, pour la grande majorité des « recherches » menées par les universitaires. Bien qu’en son for intérieur, Simon pressente que sa vie actuelle va à l’encontre de la « vraie vie » (la première partie du  roman s’ouvre par ailleurs sur la célèbre phrase de Rimbaud « La vraie vie est absente »), il n’en demeure pas moins appliqué, sérieux dans son travail, afin de remplir son ambition de devenir professeur de lettres. Gadenne, avec un humour moqueur, expose ainsi la « réussite » de son héros lors d’un exposé.

« Il exposa en termes sobres les données de la question, discuta avec une précision sévère les problèmes soulevés par un texte relatif à son sujet, enfin donna de ce texte un commentaire d’où étaient si soigneusement proscrits tout écart d’imagination et tout accent de passion personnelle qu’il éprouvait lui-même, en s’écoutant, l’étonnement élogieux de ses camarades. » (p. 47)

Par la bouche de Simon lui-même, Gadenne finit par dire l’aversion que lui inspire les milieux universitaires : il critique durement un de ses condisciples, Guéban, de se perdre « dans des détails d’histoire, de topographie, de grammaire, à n’en plus finir [sur son analyse du Phèdre de Racine] » ; Minusse, le passionné de grec (et qui de ce fait échouera au concours), en fait de même en reprochant à ce dernier, à propos d’un dialogue de Platon : « est-ce que tu crois nous intéresser avec tes disputes de commentateurs internationaux, tes sinistres histoires d’interpolateurs de copistes » (p. 59). Et Gadenne de résumer ainsi la journée type de son héros, entre travail et brefs instants de lucidité :

« La journée avait été dure. Malgré toute l’admiration qu’il éprouvait pour ces gigantesques labeurs, il lui venait un scrupule. Tant de recherches, tant de dates, tant de commentaires lui paraissaient peser sur les mânes légers de Ronsard, et ces gerbes lui semblaient lourdes sur la mince pierre de ce tombeau. Tant d’érudition pour critiquer l’érudition, n’était-ce pas un travail comparable à celui des Danaïdes, un mécanisme qui, une fois enclenché, menaçait de ne plus s’arrêter ? Après cette longue journée vécue loin de la lumière, tandis qu’il descendait la rue sous un ciel trouble qui ne distillait plus que de fausses lueurs mêlées de doutes cruels, le jeune homme se sentait un peu accablé à cette idée. […] Alors tandis qu’il descendait la rue, il eut encore une fois le sentiment qu’il devait exister, quelque part, une vie différente, dont personne ne parlait, n’osait parler, peut-être parce que personne n’était fait pour la vivre. Ce fut une impression très courte, mêlée d’anxiété, d’ignorance, de désir, comme lorsqu’on sent derrière soi une très belle femme que l’on ne peut pas voir… Mais cette impression s’évanouit d’elle-même, au bas de la rue, dans la lumière vive des cafés. (p. 66-67)

La préoccupation centrale de Siloé est cette attente de quelque chose d’autre, la recherche d’une autre vie. « Notre vie a besoin d’un aliment spirituel que toutes ces analyses ne nous fournissent pas » dit Simon à Elster, l’étudiant qui au contraire a épousé totalement les méthodes universitaires et se destine à une carrière de chercheur, une perspective que Simon tient en horreur en voyant l’ « indigence mentale [dans laquelle] végètent quelquefois ces esprits savants, et de quelles satisfactions ils se contentent… » (p. 71). « La vérité, c’est que nous aspirons depuis longtemps […] à autre chose » (p. 62). « Ce que je cherche, ce qui m’apparaît comme un devoir, c’est… je ne sais comment dire, moi… Tiens ! j’en reviens au mot que je prononçais tout à l’heure : c’est vivre, tu comprends, vivre ! Être un vivant, quoi ! Pas un homme mort. » (p. 72)


La vie de Simon au sanatorium accaparera ensuite la grande majorité du roman. Comme dans La Montagne magique, c’est, entre autres, un éloge de l’immobilité, du temps ralenti, ici par la bouche de Jérôme Cheylus, le peintre-ami de Simon, lors de deux conversations :

« … ici, le temps échappe à toute mesure. Dans cette vie où l’on n’a rien à faire, on ne perd pas une minute. […] Il n’y a pas pour moi d’heure perdue, de mauvaise saison. J’ai mis quelque temps à comprendre cela, venant de la ville où l’on gaspille son temps tout en croyant faire quelque chose. Mais croyez-moi : ici chaque minute qui s’écoule est une minute de vie… » (p. 136)


« On n’a pas le temps de s’arrêter, pas le temps de vivre, disait Jérôme. Ici seulement… […] Ici était la clairière brûlée de soleil où les mains des hommes cessaient de se mouvoir et simplement reposaient le long de leur corps ! La vie se dénudait, laissait apparaître cruellement, merveilleusement, ce que l’excès des gestes dissimule trop souvent aux yeux humains. Et c’était merveilleux, oui, mais combien effrayant de la contempler ainsi dépouillée de son vêtement d’habitudes et réduite à n’être plus qu’elle-même !... Est-ce que l’homme était fait pour un tel regard ? Est-ce que ce regard ne faisait pas surgir en lui une autre angoisse, peut-être plus terrible que la première et sou laquelle il risquait de succomber ? Simon s’aperçut qu’il pensait tout haut. […]

- Ces actes, ces besognes que nous nous donnons à tâche d’accomplir, voyez-vous, tout cela nous est bien nécessaire pour habiller la vie et, autant qu’il se peut, pour la rendre invisible : quand ce vêtement tombe, ce que nous découvrons nous est insupportable, si nous ne trouvons pas une clef, un symbole qui nous délivre… (p. 187).


             Mais là où Siloé se distingue du roman de Mann, c’est dans la part de mystique, la tentative de Gadenne de retranscrire la plénitude enfin trouvée, mais toujours fragile, que Simon parvient à trouver avec le monde qui l’entoure. C’est également l’attente de quelque chose, d’indicible, la vérité de la vie humaine, qui est sans cesse fuyante, que l’on ne peut qu’approcher, pressentir, et contre laquelle les mots se heurtent et révèlent leur limite. La partie consacrée au sanatorium abonde ainsi en parties descriptives de la nature, dans les sensations que Simon y éprouve, dans sa perception de cet indicible qu’il expérimente à travers la contemplation, et aussi et surtout au contact d’Ariane :



«  Il eut alors, avec une netteté exceptionnelle, il eut conscience que c’était l’été, que c’était un matin d’été qui se levait. C’était là le message que contenaient cette flamboyante lumière, ce fourmillement de fleurs et d’insectes, ce frémissement des herbes et des eaux. Et l’été finirait, tout ce brillant de la vie se ternirait, cette fougue impétueuse s’affaiblirait dans les veines de la terre, et en même temps disparaîtrait l’espoir de sortir, de fouler du pied ce sol parfumé qui de plus en plus le pénétrait d’un sauvage désir. Il était là, rempli soudain de sentiments contradictoires, écrasé par l’incroyable beauté, l’incroyable innocence du monde, tendant l’oreille vers le torrent qui se gonflait et étirait à travers les jours et les nuits son intarissable clameur… […] Voici qu’il découvrait l’existence des choses, voici que se montraient à lui, dans une explosion de couleurs, de formes, de sons, les plaisirs qui avaient de tout temps été dispensés aux autres hommes, ces plaisirs qu’on lui avait toujours cachés et que ses maîtres avaient toujours passés sous silence ! » (p. 152)



«  Il éprouva, un instant, le désir de prendre sa main. Mais il pensa aussitôt que ce geste n’eût en rien répondu au sentiment qui s’était emparé de lui. Ce n’était pas de la main, ni des lèvres, ni du corps d’Ariane qu’il avait besoin : ce n’était pas eux qui étaient cause de l’émotion qui l’envahissait ; il sentait qu’une telle émotion ne pouvait avoir sa source dans les lignes pourtant si pures que ce visage, ce corps dessinaient sous ses yeux : la source était plus loin, bien au-delà de ce corps, bien au-delà de cette âme elle-même ; Ariane tout entière semblait mise à la place de quelque chose qu’elle était chargée de signifier, et l’élan qui emportait Simon ne pouvait déjà plus s’arrêter à elle. C’était bien la première fois de sa vie qu’il éprouvait quelque chose de semblable en présence d’une femme, et il recula de quelques pas, comme pour envisager plus complètement la beauté de celle qui lui parlait. Il eût été bien incapable de traduire par un mot humain l’adoration qui montait en lui ; de prononcer un mot comme : Je vous aime. Il comprenait qu’à partir de cet instant, les mots devenaient inefficaces : c’est qu’il était entré enfin dans cette vie qu’il avait tant cherchée et pour laquelle il fallait apprendre une autre langue. C’était cela, la vie : c’était ce qui commençait là où les mots finissent. » (p. 268)


                Parmi les multiples connaissances que Simon fera durant son séjour au sanatorium, deux personnages se distinguent, aux côtés d’Ariane et Cheylus : Pondorge et Massube. Devant le premier, Simon « voyait se dresser devant lui une humanité simple, émouvante, celle des petits employés […], c’était la vie de quantité d’hommes et c’était un de ceux-là qu’il avait sous les yeux : et il comprit soudain qu’il aimait Pondorge » (p. 198). Pondorge, représentant d’une humanité modeste, mais qui est aussi un ardent chercheur de vérité, observateur infatigable et dénonciateur des clichés/mensonges dans lesquels vivent les hommes, sur lesquels il ira jusqu’à donner une conférence, d’abord moquée par ses camarades, puis attentivement écoutée, en adoptant le ton simple, proche et familier qui lui est caractéristique, et qui n’est pas sans rappeler sur certains aspects Montaigne :

« Ce n’était rien, les histoires de Pondorge, mais on les écoutait, parce qu’elles jaillissaient de lui, toutes vives, et qu’elles avaient, dans leur cocasserie, une espèce de beauté, de grâce qui vous prenaient aux endroits sensibles. On pouvait les trouver insignifiantes, oui, mais il arrivait ceci d’étonnant qu’à les entendre on se sentait devenir moins mauvais… Il raconta l’histoire de l’araignée […] d’une petite araignée qu’il avait découverte, un jour, au cours d’une visite dans un grenier. […] Des petites pattes en étoile, presque invisibles : c’était beau comme une étoile de mer, et avec ça, pas plus grand qu’un grain de sable. Et il y avait quelque chose de miraculeux dans ce grain de sable : cela bougeait ! cela vivait ! cela travaillait ! Mais oui ; silencieusement ! Voici que Pondorge enflait le ton. « Elle travaillait en silence, la petite araignée, la petite araignée rose,  un travail invisible, mes amis !... Je n’avais jamais eu d’émotion dans mon existence : et voilà que je comprenais tout d’un coup, sans réclame, sans propagande, sans TSF et sans maître d’école, que j’avais sous les yeux le plus étonnant des mystères : la vie !  Je n’avais jamais su ce que c’était, voyez-vous. Et voilà que je la prenais sur le fait, la vie, en flagrant délit pour ainsi dire, […] se moquant de nous, mais oui ! de nos inventions, de notre science, de nos assemblées, de tout ce qui me semblait alors prendre tant de place dans le monde ! Je comprenais que c’était nous qui étions insignifiants, ridicules ! j’avais appris l’histoire, et la géographie, et les Constitutions, et les quatre-vingts départements. Je croyais que la planète était organisée pour nous, je croyais au bienfait des révolutions, à la Déclaration des Droits, à l’importance des guerres. Et voilà que je découvrais tout à coup, contre la porte de mon grenier, […] une force au regard de laquelle toutes les manifestations de notre force n’étaient que rides à la surface de l’eau […] oui cette force cachée qui est répandue à flots autour de nous et qui ne se soucie ni de nos philosophies ni des dates de notre pauvre petite histoire humaine, parce qu’à travers tout cela elle continue son travail, […] et que rien ne peut empêcher les êtres d’engendrer les êtres […] je me sentais son frère, voyez-vous, de souffrance, d’ignorance, de désir […] » (p. 527)

« Une idée qui avait l’air de le tourmenter particulièrement, c’était que les hommes d’aujourd’hui étaient des dupes, qu’ils ne vivaient que sur des mensonges. Ils étaient dupes de leurs idées, de leurs machines, de tout ce qu’ils fabriquaient ; ils étaient dupes les uns des autres, et leurs idées n’étaient plus que des produits comme les autres produits ; elles étaient fabriquées en série, comme les conserves, et perdaient souvent leur fraîcheur. On avait oublié l’art essentiel, l’art de regarder, qui est tout l’art de vivre. Voilà à quoi il s’en prenait, Pondorge. […] Non, les gens d’aujourd’hui ne savaient plus regarder que ce qu’on leur montrait, à coups de publicité bouffonne. Mais ce mal, d’après lui, n’était qu’une manifestation parmi d’autres de la volonté sociale d’empêcher l’homme de penser seul. Il ne fallait pas que l’homme pût penser seul. Il fallait vivre en rond ! Le cercle de famille ! Le travail en série ! S’opposer à tout ce qui sort du commun. La rhétorique ! La morale ! Les jésuites ! Le radicalisme ! Et allez donc ! » (p. 528)


                Massube, lui, est le « négateur perpétuel, - [...] de ceux qui mettent leur plaisir à détruire » (p. 208), ce qui le rapproche de personnages tels le Iago d’Othello ou l’Hedda Gabler dans la pièce du même nom, qui a en même temps une conscience aigüe de son incapacité à être heureux, en repos :

« Mais se reposer, ça demande un talent qui n’est pas donné à tout le monde, voyez-vous. Le plus souvent, c’est une expérience ratée. Parce que je vais vous dire : il n’y a que Dieu qui sache se reposer. […] parce que l’homme ne sait pas se reposer, il se remue, il se démène, il a besoin, ce jour-là [le dimanche], d’entrer dans des trains, de fouler des pistes ! […] Ils font des visites de famille. Rien de plus amusant, comme vous savez. Le dimanche, au fond, est fait pour ça. Bon. Attendez. Tout cela fait que le lundi matin, chaque individu revient à son boulot avec quelque chose de désabusé, de triste, de cassé. Sans parler de l’air confiné qu’il a respiré dans les familles ! Donc chacun se rend compte qu’il lui était donné une journée pour se reposer, et qu’il n’y est pas arrivé. […] Voyez-vous, c’est bien ça qui rend le dimanche insupportable aux gens. Ils ont cru que quelque chose allait venir au bout de la semaine, quelque chose de miraculeux qui devait les rendre plus heureux que d’habitude. Ils s’étaient donné un jour pour être heureux, un jour tout exprès pour ça. Et ils sont tout étonnés qu’il n’arrive rien, tout étonnés que ce jour qui leur était alloué pour le bonheur ne contienne rien de plus que lui-même. Car ce n’est pas le repos qui est notre soif, Delambre, c’est ce qu’il y a dedans… c’est le bonheur ! Et le bonheur… » (p. 471-472)

                L’attente, l’espoir du miracle, de la révélation, est le fil rouge de Siloé. « Le miracle confusément attendu » (p. 45) par Simon lors de ses promenades « coupables » avec Hélène durant sa vie étudiante, « la réalité insaisissable aux sens » (p. 269), « le grand cœur invisible qui faisait mouvoir l’univers » (p. 585), l’expectative, la recherche de l’indicible absolu (de Dieu pourrait-on dire, dans un sens) meuvent Simon, Ariane, Cheylus, Pondorge. Je ne suis pas certain d’avoir entièrement saisi, ou plutôt je trouve difficile de retranscrire le ressenti vis-à-vis d’un roman qui tourne justement autour de la recherche de ce qui est au-delà des mots, de la parole, la recherche d’une conscience qui ne peut se laisser emprisonner par ce moyen. Ce qui est plus sûr, c’est que j’ai adoré ce roman, et que je le relirai certainement un jour, ainsi que d’autres œuvres de cet écrivain relativement méconnu mais dont la grandeur ne fait aucun doute à mes yeux au vu de ce premier roman.

dimanche 31 juillet 2016

Amélia, Henry Fielding

Note : 9,5/10


Quatrième de couverture :

« À la fin de l'année 1751, quand Amélia parut, Henry Fielding n'avait pas encore quarante-cinq ans. Pourtant, il était déjà sérieusement malade. Il allait mourir trois ans plus tard. Entre ses trois grands romans, Les Aventures de Joseph Andrews, Tom Jones et Amélia, à la fin de sa vie, Fielding exprimait sa prédilection pour ce dernier. "De toute ma progéniture, disait-il, Amélia est mon petit enfant préféré..." Et, peu de temps après la première édition anglaise, on pouvait lire dans la correspondance littéraire de Grimm et Diderot ce jugement qui n'est pas un mince éloge : "M. Fielding est un auteur très original, grand peintre, toujours vrai et quelquefois aussi sublime que Molière". Amélia est un roman d'un réalisme révolutionnaire pour l'époque, un véritable roman politique qui met à nu les tares d'une société, nous conduit dans ses bas-fonds, parmi ses escrocs, ses consciences à vendre et à acheter, ses prostituées et ses honnêtes intermédiaires en tout genre, avec une hardiesse qui annonce Dickens comme Balzac, ou Les Misérables. Amélia, c'est la gageure du roman d'amour après le mariage des protagonistes, la tentative d'embrasser les événements échelonnés sur une dizaine d'années, de faire vivre tout le centre de Londres avec des mascarades, les oratorios de M. Haendel, les plaisirs du Vauxhall ou du Ranelagh. C'est la vue nouvelle sur le monde qui est celle, par exemple, du Neveu de Rameau, avec le maniement de l'appareil judiciaire de l'époque, celui de l'administration, la vie dans les prisons, dans les geôles des baillis comme à l'armée, toute l'échelle des pourboires indispensables, la corruption générale, bref, le rôle souverain de l'argent dans l'Angleterre d'après la révolution de 1688. Amélia a des côtés âpres, douloureux. La satire s'y fait cruelle et impitoyable. Mais en même temps, c'est une belle histoire d'amour, grave, tendre, bref sentimentale. » Pierre Daix Anne Villelaur


En ouvrant Amélia, on s’attend plus ou moins à un roman dans la même veine que Tom Jones, le roman le plus consacré et célèbre de Fielding. À savoir une peinture des mœurs très aigüe, satirique mais surtout et avant tout très comique.
Malgré le ton résolument léger, comique de Tom Jones, ce dernier n’en était pas moins un des livres les plus riches dans la caractérisation des personnages, que Fielding peint avec une justesse et précision qui n’ont pas d’égal parmi ses successeurs anglais, même parmi Austen ou Dickens par exemple. Seule George Eliot je pense est parvenue à rivaliser avec Fielding dans cette capacité de caractérisation des personnages, mais l’ampleur de la première est moindre par rapport à son illustre prédécesseur en raison de la taille de leurs livres respectifs, à l’exception notable de Middlemarch. Fielding attirait lui-même l’attention de son lecteur sur cette minutie dans la peinture de caractère dont l’extrême précision pouvait échapper au lecteur inattentif,  dans cette citation de Tom Jones :

« Un autre avertissement que nous voudrions te donner, mon brave reptile, c’est de ne pas trouver une trop grande ressemblance entre certains personnages ici présentés ; comme, par exemple, entre l’hôtesse qui paraît dans le septième livre et celle du neuvième. Il faut que tu saches, ami, qu’il y a certaines caractéristiques communes à la plupart des individus de chaque profession ou occupation. Être capable de conserver ces caractéristiques et en même temps d’en diversifier les effets, c’est l’un des talents du bon écrivain. Noter la subtile distinction qui existe entre deux personnes animées du même vice ou de la même folie en est encore un autre ; et comme ce talent ne se trouve que chez très peu d’auteurs, il est aussi peu de lecteurs à savoir le discerner véritablement ; encore qu’à mon avis, les lecteurs qui sont capables d’en faire l’observation y trouvent un extrême plaisir. » (p. 561)

Voici l’un des innombrables personnages secondaires du présent roman, décrit tout en nuances, par Fielding :

« Quoique nous eussions fait tous nos efforts pour plaire au recteur, nous vîmes bientôt qu’il était impossible d’y parvenir. Pour vous peindre rapidement ce personnage, c’était le mortel le plus grincheux qu’il y eût au monde. Quoique au fond il fût bon et très pieux, sa mauvaise humeur rendait sa compagnie si insupportable que rien ne pouvait compenser cela. Si son déjeuner n’était pas prêt à la minute, si la viande était trop cuite ou trop saignante, bref, si la moindre chose n’était pas exactement à son goût, c’en était assez pour le mettre en colère tout le reste du jour, de sorte qu’on ne le voyait presque jamais vingt-quatre heures de bonne humeur. » (p. 481)

On pourrait croire que Fielding en resterait là, mais un peu plus loin, il montre au lecteur un autre trait de caractère d’un personnage qui semble foncièrement antipathique au vu de la description qui vient d’en être faite :

« […] le recteur avait prêté dix livres à mon mari pour payer ses dettes dans le village. En effet, malgré toute son irritabilité, cet homme était bon, généreux et avait tant de bonnes qualités que, quand je le connus bien, je déplorais qu’il eût aussi bien pour lui que pour moi, un tel caractère. » (p. 482-3)


Tom Jones se caractérise principalement par sa verve comique, bien que la peinture du monde y soit déjà quelque peu âpre, désenchantée. Les héros vertueux que sont Tom, Sophie et Allworthy, sont entourés presqu’exclusivement de personnages plus ou moins corrompus et/ou détestables, de Blifil, le plus perfide de tous, aux innombrables personnages secondaires qui méprisent ou abusent de nos héros, obnubilés principalement par l’argent ou leurs préjugés sur le rang social. Impossible évidemment de ne pas penser au Don Quichotte de Cervantès, dont Fielding fut un grand admirateur : on perçoit généralement le plus célèbre roman espagnol comme une parodie des romans de chevalerie, un livre principalement comique, alors qu’il s’agit surtout d’une dénonciation crue d’un monde qui a abandonné toute vertu, tout idéal, au profit des petits intérêts mesquins et pécuniaires devenus la seule préoccupation des gens, qui ridiculisent dans le même temps les rêveurs, idéalistes de tous genres. En dehors donc de ces aspects comiques, Don Quichotte est avant tout un livre grave, sur la solitude des porteurs d’idéal, des rêveurs, dont le combat pour un monde plus juste, plus vertueux, est tourné en ridicule, moqué, par le monde qui les entoure.
La même réflexion je trouve peut être appliquée à Fielding. Ce dernier jouit principalement d’une réputation d’auteur comique, certes satirique sur la société de son temps mais qui n’en garderait pas moins espoir en l’homme et le monde, à l’image des happy ends qui sont de rigueur dans presque tous les romans anglais des 18e et 19e siècles et qui donnent parfois l’impression que ces romans se ressemblent tous plus ou moins. Dans Amélia également, le happy end est, sans surprise, au rendez-vous, mais ce qui le différencie foncièrement de Tom Jones, c’est le ton du roman qui est, quoique conservant un certain aspect comique à de nombreux endroits, bien plus pessimiste, désabusé sur le monde qu’il dépeint.
Fielding fut on peut le dire un Don Quichotte dans sa vie. En sa qualité de juge, il voulait éradiquer la criminalité, le vice, qui gangrenaient le comté dans lequel il officiait. Il voulait également, à travers ses romans, montrer et inciter ses compatriotes à corriger les vices innombrables dont il fut témoin sa vie durant, que son expérience de juge a permis de voir au plus près. C’est dans ce contexte de « luttes gigantesques » qu’il écrira Amélia. Fielding y mettra, disent les traducteurs dans leur préface, « toute sa foi, mais aussi une certaine amertume née du sentiment de son impuissance ». Car, en dépit du happy end miraculeux qui conclura le roman, c’est bien un pessimisme bien plus prégnant que dans Tom Jones qui caractérise Amélia, comme le disent les traducteurs :

« Le ton a définitivement changé. Tom Jones baigne dans une atmosphère de comédie, Amélia côtoie sans cesse le drame. La comédie n’en est pas absente, mais le ton s’y faut souvent âpre et bien des scènes sont tragiques. »

                Dans Le Rideau, Milan Kundera voit l’originalité de Fielding dans les « observations inattendues, les situations surprenantes qu’il créait ». Brossant en détail le portrait du couple Trent et la totale marchandisation de leur propre être à laquelle ils ont abouti, Fielding a conscience que la monstruosité du couple puisse paraître invraisemblable, d’où la minutie avec laquelle il peint l’évolution de leur caractère, depuis l’enfance du capitaine Trent à la marchandisation cynique de sa femme pour entretenir son coûteux train de vie, dans une « espèce de préface, que nous avons jugée nécessaire pour présenter une sorte de gens dont quelques-uns de mes compatriotes et de mes lecteurs des collèges pourraient peut-être mettre en doute l’existence » (p. 747).

Les malheurs successifs qui s’abattent sur le couple héroïque, les manipulations/trahisons dont ils sont l’objet, donnent au final une vision du monde très pessimiste, très désenchantée. Un personnage qui se présentera comme l’un des meilleurs amis de Booth, et qui l’est sincèrement au début de leur amitié, deviendra l’un de ses antagonistes les plus féroces lorsqu’il se sentira attiré physiquement par Amélia et mettra tout en œuvre pour la posséder, tout en continuant de feindre d’être son ami qu’il considère désormais comme un rival à écarter, à l’image de la trahison de Protée vis-à-vis de Valentin dans Les Deux Gentilshommes de Vérone de Shakespeare. Voici comment Fielding explique ce revirement avec sa compréhension minutieuse de l’homme qui le caractérise :

« […] de toutes les passions, il n’y en a point dont nous devions nous garder davantage que de celle qu’on appelle généralement l’amour. Il n’en est point qui nous présente, surtout dans l’âge turbulent de la jeunesse, des tentations si douces, si fortes et presque irrésistibles. Aucune n’a jamais produit dans la vie privée tant de tragédies fatales et lamentables ; et, ce qu’il y a de pis, il n’en est point dont le poison gagne et affecte si aisément le cœur. L’ambition ne produit guère de maux que quand elle est logée dans un cœur cruel et sauvage. L’avarice fleurit rarement ailleurs que dans le sol le plus stérile et le plus pauvre ; au contraire, l’amour s’insinue d’ordinaire dans les cœurs les plus riches et les plus nobles ; et, si l’on n’a pas le plus grand soin d’y veiller, de l’élaguer, de le cultiver et d’en arracher les mauvaises herbes, qui ne naissent que trop souvent autour de lui, il étend ses branches en désordre comme à l’état sauvage, et, loin de produire rien de désirable, il étouffe et tue tout ce qu’il y a de bon et de noble dans le cœur où il règne en souverain. Pour finir l’allégorie, la tendresse et le bon naturel, la bravoure, la générosité et toutes les vertus en général ne sont souvent que les instruments dont on se sert pour se soumettre aux desseins les plus pernicieux de ce tyran qui subjugue tout. » (p. 400-1)

D’autres personnages, plus secondaires, feindront de même d’être les amis du couple pour mieux les tromper. Mis à part le modeste Atkinson, frère de lait d’Amélia puis domestique de Booth avant de devenir sergent, et le docteur Harrison, sorte d’équivalent du Allworthy de Tom Jones, tous les autres personnages sont, à un degré plus ou moindre, corrompus. Une corruption telle que, devant les malheurs innombrables qui s’abattent sur eux, les héros, parfois, sont tentés de se laisser gagner par le désespoir :

« Toute ma philosophie est à bout quand je songe que mes enfants vont avoir affaire à un monde cruel, dur et insensible, et devoir lutter contre les vagues de la fortune qui ont submergé leur père… »

« Ô mes enfants ! mes chers enfants ! Pardonnez-moi, mes pauvres petits. Pardonnez-moi de vous avoir mis dans un monde tel que celui-ci. Vous êtes perdus… mes enfants, perdus… »

Tout Amélia baigne dans l’incertitude née de la cruauté du monde couplée au changement potentiel de l’homme, même vertueux à l’origine, qui peut à tout instant se laisser dominer par ses passions ou se laisser transformer par l'espérance ou le gain d'une richesse soudaine. Booth lui-même, dans un moment d’abandon, trahit sa femme qu’il idolâtre tant, et aura une liaison avec Miss Matthews, qu’il regrettera cependant rapidement par la suite. Son penchant pour le jeu, qu’il tente de réfréner, aura également de graves conséquences pour son foyer, l’amenant au bord de la misère. Amélia, en apprenant cette infidélité, se mettra à douter, le temps d’un instant, d’un mari qu’elle croyait alors irréprochable. De même, le couple Booth doutera un moment du docteur d’Harrison lorsqu’il apprend que ce dernier a fait arrêter Booth sur un malentendu semblable à l’expulsion de Tom Jones par Allworthy.
L’argent surtout est au cœur de la corruption des caractères humains, et Fielding nous  donne une telle profusion d’exemples que l’effet créé sur le lecteur est un profond pessimisme, cynisme vis-à-vis des relations humaines : l’accaparement frauduleux d’un testament par la sœur d’Amélia, un père retourné contre sa propre fille par sa seconde épouse malveillante (l’histoire du père de Mrs Bennet), Mr Bennet floué par les filles de son protecteur décédé, « l’ami » d’Harrison qui abuse de sa générosité, Mrs James qui se montre distante envers Amélia depuis son riche mariage etc. Fielding nous fait le portrait profondément désenchanté d’une société accaparée par l’argent, son intérêt personnel, l’assouvissement de ses passions, où la vertu et le mérite personnel sont raillés et ignorés, où les vertueux sont escroqués, maltraités sans ménagement.
L’envie, la haine de ce qui est supérieur, vices que Fielding met en lumière avec crudité, achève de brosser un portrait sans concession d’une humanité mesquine, envieuse, jalouse des succès d’autrui, prête à tout moment à commettre des actes de cruauté. C’est l’exemple de la tante de Mrs Bennet, une femme qui faute de beauté, tente de tirer vanité de son savoir, qui est toutefois creux, superficiel, et bien inférieur à celui de sa nièce, ce qui attisera sa haine envers cette dernière après son mariage :

« Le premier chagrin qui nous échut après notre mariage nous vint de ma tante. Il était fort désagréable pour nous de vivre sous le nez d’une si proche parente, qui, loin de se reconnaître pour telle, nous jouait au contraire tous les mauvais tours qu’elle pouvait. Elle forma un parti contre nous dans la paroisse, ce qui est toujours assez facile, parmi les gens du commun, contre des gens qui leur sont en même temps supérieurs par le rang et inférieurs par la fortune. » (p. 480-481)

 L’achat d’un carrosse, de même, eut des conséquences désastreuses pour Booth, attisant l’envie et la jalousie de son voisinage et amenant sa ruine complète :

« L’achat de ce vieux carrosse a eu des suites inimaginables. Auparavant, ma femme et moi, nous ne nous étions guère distingués des autres fermiers et de leurs femmes, ni par l’habillement, ni par nos façons de vivre. Ils nous traitaient comme leurs égaux. Mais alors ils commencèrent à nous prendre pour des gens qui voulaient s’élever au-dessus d’eux et se mirent à nous envier, à nous haïr et à nous déclarer la guerre. Les petits gentilshommes du voisinage prirent ombrage de voir un pauvre fermier devenir leur égal dans les choses où ils placent toute leur dignité. Ne doutant pas que je l’eusse fait, moi aussi, par ostentation, ils commencèrent à me haïr et à se moquer de mon équipage […] nous ne fîmes que rire pendant longtemps [de ces commérages], Amélia et moi, mais à la fin, nous ressentîmes les effets pernicieux de l’envie, laquelle conduit plutôt à des événements tragiques que comiques. Mes voisins se liguèrent alors contre moi […] Tout ce que j’achetais, il me fallait le payer plus cher. Et ce que je vendais, j’étais obligé de le donner à meilleur marché que les autres. Bref, ils s’étaient donné le mot et, tandis que tous les jours ils se livraient impunément sur mes terres à une violation de propriété, si par hasard quelques-uns de mes bestiaux s’échappaient dans leurs champs, j’étais aussitôt forcé de soutenir un procès contre eux ou de leur payer le dommage au quadruple. […] tout cela ne pouvait se terminer que par ma ruine complète […] je me trouvai au bout de quatre ans endetté de près de trois cent livres sterling […] afin d’éviter la prison, je fus forcé de quitter le pays avec tout ce que j’ai de plus cher au monde, ma femme et ma pauvre petite famille. » (p. 269-271).

                Fielding maîtrise à la perfection son récit, du début jusqu’à la fin. Outre le caractère très oral de son récit, dans laquelle un personnage raconte son passé à un autre, à la manière de Cervantès, Fielding n’hésite pas dans la partie narrative à revenir en arrière pour expliquer un événement étrange survenant dans la vie des personnages. Il use souvent de ce procédé dans laquelle une situation incongrue se déroule devant le lecteur, avant de l’expliquer en détail par un retour en arrière expliquant l’événement étrange en question. C’est ce que Fielding dit dans la conclusion d’un des nombreux chapitres servant à expliquer minutieusement les motivations des personnages et la suite des événements antérieurs ayant conduit à la situation étrange rencontrée au chapitre précédent :

« Voilà pour les différents événements dont nous avons cru qu’il était nécessaire que le lecteur fût informé ; car, outre qu’ils contribuent beaucoup à donner une parfaite intelligence de toute l’histoire, il n’y a point d’exercice de l’esprit qui soit plus agréable à tout lecteur intelligent que de suivre les petits chaînons presque imperceptibles de chaque chaîne des événements qui produisent toutes les grandes actions de la vie. Nous allons donc poursuivre notre histoire au chapitre suivant. » (p. 786)

                Si l’on excepte donc le happy end qui semble beaucoup trop forcé à mon goût, voilà un roman quasi parfait, l’un des meilleurs que j’aie lus cette année. Le charme de Fielding repose sur cette profusion de détails que l’auteur, en fin analyste de l’homme, nous sert avec générosité 800 pages durant. Comme le dit Kundera, Fielding nous dévoile, par cette peinture des mœurs très approfondie, des aspects nouveaux de l’existence, et c’est en cela que constitue son principal mérite. Pour ne rien gâcher, cela nous est servi dans un style très clair, l’un des plus aisés qu'il soit donné de lire, qui n’exclue pas la profondeur du propos. Le comique est certes toujours présent, mais bien moins que dans Tom Jones. La satire se fait plus virulente, le monde dépeint est bien plus sombre que dans son précédent roman. Les héros s’en sortent certes, mais l’on peine à voir dans leur fin heureuse un motif d’espoir dans un monde où la vertu morale, les gens de bien sont sans cesse piétinés, exploités par une population en majorité égoïste, obnubilée par leur argent ou leurs pulsions.