"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 31 août 2016

Les Papiers posthumes du Pickwick Club, Charles Dickens

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture (tirée d'une édition anglaise) :

The Posthumous Papers of the Pickwick Club (also known as The Pickwick Papers) is Charles Dickens's first novel. He was asked to contribute to the project as an up-and-coming writer following the success of Sketches by Boz, published in 1836 (most of Dickens' novels were issued in shilling instalments before being published as complete volumes). Dickens (still writing under the pseudonym of Boz) increasingly took over the unsuccessful monthly publication after the original illustrator Robert Seymour had committed suicide. With the introduction of Sam Weller in chapter 10, the book became the first real publishing phenomenon, with bootleg copies, theatrical performances, Sam Weller joke books, and other merchandise. After the publication, the widow of Robert Seymour claimed that the idea for the novel was originally her husband's ; however, in his preface to the 1867 edition, Dickens strenuously denied any specific input, writing that "Mr Seymour never originated or suggested an incident, a phrase, or a word, to be found in the book."
'One of my life's greatest tragedies is to have already read Pickwick Papers - I can't go back and read it for the first time' (Fernando Pessoa)
Few first novels have created as much popular excitement as The Pickwick Papers - a comic masterpiece that catapulted its twenty-four-year-old author to immediate fame. Readers were captivated by the adventures of the poet Snodgrass, the lover Tupman, the sportsman Winkle and, above all, by that quintessentially English Quixote, Mr Pickwick, and his cockney Sancho Panza, Sam Weller. From the hallowed turf of Dingley Dell Cricket Club to the unholy fracas of the Eatanswill election, via the Fleet debtors' prison, characters and incidents spring to life from Dickens's pen, to form an enduringly popular work of ebullient humour and literary invention. This edition is based on the first volume edition of 1837, and includes the original illustrations. In his introduction, Mark Wormald discusses the genesis of The Pickwick Papers and the emergence of its central characters.


Malgré la longueur considérable de ses romans (David Copperfield fait plus de mille pages en Livre de Poche ; La Maison d’Âpre-vent et le présent livre entre 900 et 1000 en édition Pléiade, la seule par ailleurs existante…), Dickens est résolument un des auteurs les plus faciles à lire à mon avis. Parmi les grands auteurs les plus aisément accessibles, je conseillerais Dickens avec Tolstoï (en particulier Anna Karénine) et Cervantès (le Quichotte dans la traduction d’Aline Schulman aux éditions Points) pour ceux voulant s’initier aux « pavés classiques » qui sont dans le même temps extrêmement aisés à lire. Fielding rentre également dans cette catégorie mais il est beaucoup moins (et injustement) connu ici en France. Ces auteurs ont la particularité d’être des auteurs populaires, qui eurent un immense succès à leur époque, et qui je trouve n’ont pas vieilli du tout, en tout cas si nous les lisons dans des traductions de qualité, alliant de manière déconcertante simplicité et fluidité du récit sans en exclure toutefois la profondeur. J’ai remarqué par ailleurs à quel point les styles de Dickens et de Tolstoï (le russe d’ailleurs adorait Dickens et le relisait constamment) sont en fin de compte assez similaires : les deux écrivains se distinguent dans leur style par un même souci accordé aux détails (souvent même unique) sans cesse rappelés lorsqu’un personnage refait une apparition ultérieure dans le récit, permettant ainsi de l’identifier, par leur répétition, de manière quasi instantanée, et créant dans le même temps cette proximité, cette familiarité du lecteur avec les personnages, proximité indispensable pour capter et retenir l’attention de ce dernier au récit qu’il lit. Nabokov adorait cette attention scrupuleuse au détail et lorsqu’il dit que dans Anna Karénine, Tolstoï atteint le « comble de la perfection créatrice », c’est par ces détails artistiques qui abondent dans le récit et qui rend si vivants ses personnages.

                Pour revenir sur le roman qui nous intéresse, Pickwick est, comme les autres livres du romancier, un livre là aussi extrêmement aisé à lire, et bien qu’il ne soit pas le meilleur Dickens (qui sont pour moi (parmi ceux que j’ai lus) David Copperfield et La Maison d’Âpre-vent), c’est en revanche celui qui est le plus drôle, divertissant, aux innombrables situations irrésistiblement drôles et rocambolesques. La publication en feuilleton (comme tous ses romans) explique en partie la structure un peu décousue du roman, qui se présente comme une suite de péripéties que l’on pourrait, dans presque tous les cas, interpoler dans leur ordre puisque les protagonistes sont ballotés pour la plupart du temps au gré du hasard et des rencontres fortuites qu’ils y font. Des fils conducteurs toutefois sont bel et bien présents, et Pickwick est, malgré ses péripéties quelque peu indépendantes (et les innombrables récits rapportés totalement dégagés du récit et des personnages principaux) les unes envers les autres, un roman d’où une certaine unité se dégage. La poursuite de M. Jingle, l’escroc, occupera Pickwick durant de nombreux chapitres, de même que son procès absurde avec son ancienne logeuse, la veuve Mme Bardell, qui le conduira dans une prison de dettes lorsque Pickwick, davantage par principe que par incapacité financière, refuse de payer la somme qui lui est intimée. On notera au passage une dernière influence qu’a eue Dickens, et qui peut paraître plus surprenante, celle qu’il a eue sur Kafka. L’absurde procès et les « preuves produites » à l’encontre de M. Pickwick sont d’un ridicule et d’un grotesque sans pareils, un détail savoureux qu’Harold Bloom met en exergue dans la section qu’il consacre à Dickens (et au présent roman, Pickwick) dans son livre Genius et dans laquelle il distingue justement la parenté entre les deux écrivains. L’interminable procès Jarndyce & Jarndyce dans La Maison d’Âpre-vent est l’exemple le plus frappant du peu d’estime que portait Dickens envers le monde juridique et dans Pickwick déjà, Dickens se livre à une critique très acerbe vis-à-vis des employés de ce monde, ne sauvant au passage que le personnage de M. Perker, l’avoué de Pickwick, tandis que dans une scène très amusante, au moment où Pickwick rencontre une dernière fois Dodson et Fogg, les avocats qui ont machiné ce procès contre lui, il ne peut résister, après s’être contenu, de les insulter :

« - Vous êtes, poursuivit M. Pickwick, reprenant le fil de son discours, vous êtes deux brigands, deux coquins, deux scélérats, deux avoués véreux, et vous faites bien la paire.
-        Allons, dit Perker intervenant, est-ce fini ?
-      Tout se ramène à cela, répliqua M. Pickwick ; ce sont des brigands, des coquins, des scélérats, des avoués véreux.
-      Voilà ! dit Perker sur le ton le plus conciliant. Mon cher monsieur, mon ami vous a dit tout ce qu’il avait à vous dire. Maintenant veuillez partir. Alors, Lowten, cette porte, est-elle ouverte ?
M. Lowten, avec un gloussement sourd, répondit affirmativement.
- Voilà, voilà… bonjour… bonjour…, allons, Messieurs, je vous prie… Monsieur Lowten, la porte ! s’écria le petit homme en poussant Dodson et Fogg, sans nulle résistance de leur part, hors de son bureau ; par ici, mes bons Messieurs… allons, je vous en prie, ne prolongeons pas cette scène… ciel… Monsieur Lowten… la porte, Monsieur… Vous ne pouvez pas faire attention à ce qu’on vous dit ?
- S’il y a une justice en Angleterre, Monsieur, dit Dodson en jetant un coup d’œil vers M. Pickwick et en mettant son chapeau, vous vous repentirez de vos paroles.
- Vous êtes deux coquins…
- Rappelez-vous, Monsieur, que cela vous coûtera cher, dit Fogg.
- Deux scélérats, deux avoués véreux, deux brigands ! dit M. Pickwick sans tenir le moindre compte des menaces qui lui étaient adressées.
- Brigands ! cria M. Pickwick, qui courut au palier, tandis que les deux avoués descendaient.
- Brigands ! hurla M. Pickwick, échappant aux mains de Lowten et de Perker, et passant la tête par la fenêtre de l’escalier.
Quand M. Pickwick rentra la tête, il avait un visage placide et souriant et, retournant d’un pas tranquille dans le bureau, il déclara qu’il s’était maintenant soulagé l’esprit d’un grand poids et qu’il se sentait parfaitement heureux et à son aise. » (p. 889)

Voici maintenant le passage magnifiquement absurde (évoqué par Bloom dans Genius) dans lequel Me Buzfuz accuse M. Pickwick d’avoir eu une liaison avec Mme Bardell et d’avoir par la suite rompu une prétendue demande en mariage, rupture pour laquelle Mme Bardell lui réclame la somme fantaisiste de 1500 livres au titre des souffrances morales qu’elle connût de par ce rejet, situation née d’un quiproquo dans lequel M. Pickwick, en fait, lui parlait de l’engagement futur d’un domestique et qui s’avèrera le second personnage prédominant du roman, et pour beaucoup de lecteurs le plus charismatique, Samuel Weller :
« Et maintenant, Messieurs, je n’ai qu’un mot à ajouter. Deux lettres ont été échangées entre les deux parties, lettres dont le défendeur a reconnu qu’elles étaient écrites de sa main, et qui, à la vérité, en disent autant que des volumes. D’ailleurs ces lettres trahissent le caractère de l’homme. Ce ne sont pas de ces épîtres loyales, ferventes, éloquentes, où l’on ne respire que le langage d’une tendre affection. Ce sont des messages hypocrites, rusés, sournois, mais heureusement bien plus concluants que s’ils avaient été rédigés dans le style le plus flamboyant, en usant des métaphores les plus poétiques… ce sont des lettres qu’il faut considérer d’un œil averti et méfiant, des lettres manifestement destinées alors, par ce Pickwick, à égarer et induire en erreur tous les tiers entre les mains desquelles elles risquaient de tomber. Permettez-moi de vous lire la première : « Restaurant Garraway, midi. Chère Madame B., Côtelettes à la sauce tomate. Bien à vous, PICKWICK. » Messieurs, que signifient ces mots ? Côtelettes à la sauce tomate ! Bien à vous, Pickwick ! Côtelettes ! Juste ciel ! A la sauce tomate ! Messieurs, a-t-on le droit de jouer avec le bonheur d’une femme sensible et confiante, par des artifices aussi transparents ? La seconde ne porte pas de date, ce qui, de soi, est déjà suspect. « Chère Madame B., je ne rentrerai que demain. Pas de diligence rapide. » Puis vient cette expression extraordinaire : « Ne vous inquiétez pas pour la bassinoire. » La bassinoire ! Voyons, Messieurs, qui s’est jamais inquiété pour une bassinoire ? Quand la paix d’esprit de quiconque, homme ou femme, a-t-elle jamais été mise en péril ou troublée par une bassinoire, qui est en soi un élément inoffensif, utile, et, j’ajouterai, Messieurs, réconfortant de l’équipement ménager ? Pourquoi Mme Bardell est-elle si ardemment implorée de ne pas se mettre en émoi au sujet de cette bassinoire, à moins qu’il ne s’agisse (ce qui est assurément le cas) d’un simple paravent pour désigner un feu secret, un simple terme de remplacement tenant lieu de quelque tendre mot, ou de quelque promesse, conformément à un système de correspondance préétabli, habilement conçu par Pickwick en vue de l’abandon qu’il préméditait, et qu’il m’est impossible d’expliquer ? Et que signifie cette allusion à une diligence rapide ? Autant que je sache, cela peut se rapporter à Pickwick lui-même, qui se comporte sans conteste comme un véhicule d’une criminelle lenteur pendant toute la durée de cette affaire, mais dont l’allure va maintenant se trouver accélérée à l’improviste, et dont les roues, Messieurs, comme il s’en apercevra à ses dépens, vont être très prochainement graissées par vos soins ! » (p. 561-562).

Dickens, avec un grand sens prémonitoire, anticipe déjà en son temps la possibilité d’accuser un individu, sur tel ou tel acte de sa vie privée, dont le sens est détourné, décontextualisé, pour le mettre en accusation en dépit du bon sens. Dickens, évidemment, comme à son habitude, force au maximum le trait pour nous faire ressentir le plus intensément possible l’absurdité de la situation et de l’argumentaire de Me Buzfuz, et Kafka s’en est probablement souvenu dans ce passage extrait du Procès que j’ai déjà cité dans le billet qui lui est consacré :
« Cette requête constituait évidemment un travail presque interminable. Sans être d'un caractère inquiet, on pouvait facilement penser qu'il serait impossible de jamais la finir. Non par paresse ou par calcul [...], mais parce que, dans l'ignorance où l'on était de la nature de l'accusation et de tous ses prolongements, il fallait se rappeler sa vie jusque dans ses moindres détails, l'exposer dans tous ses replis, la discuter sous tous ses aspects. Et quel triste travail, pour comble ! Il était peut-être bon pour occuper l'esprit affaibli d'un retraité et l'aider à passer les longs jours. Mais maintenant que K. avait besoin de recueillir toutes ses forces cérébrales pour son travail, que chaque heure passait trop vite [...], maintenant qu'il voulait jouir comme un jeune homme de ses courtes soirées et de ses brèves nuits, c'était maintenant qu'il devait se soumettre à la rédaction de cette requête. »

                Nous avons pu constater à travers ce rapprochement entre Kafka et Dickens que les accusations de superficialité souvent reprochées à Dickens peuvent certes se comprendre, mais ne sont toutefois pas justifiées. Dickens est également un farouche défenseur de la dignité humaine, dans une société où la pauvreté, la misère, la bigoterie également (en particulier dans l’épisode de la belle-mère de Sam Weller, assujettie au charlatan Stiggins, au nez rouge, qui fait écho au foyer des Jellyby dans La Maison d’Âpre-vent) font des ravages. Orwell ne s’y est pas trompé et le cite abondamment dans ses essais et s’en inspira grandement dans sa définition du concept de common decency. Alors certes, oui, les histoires et récits qui entrecoupent parfois le roman, peuvent être perçues comme surchargées de sentimentalisme, mais malgré cela, ce qui prévaut toujours, c’est le style tout en détails, magnifique, de Dickens. Voici un extrait du premier, parmi beaucoup, de ces récits indépendants, intitulé Le Conte du comédien errant :
«  Jamais je n’oublierai le spectacle repoussant qui s’offrit à mes yeux quand je me retournai. Il était habillé pour la pantomine, et arborait au complet son costume de clown. […] Son corps boursouflé sur ses jambes amaigries (dont la difformité était centuplée par son costume grotesque), ses yeux vitreux, en contraste effarant avec l’épaisse couche de fard qui lui barbouillait la figure ; la tête ainsi grotesquement parée, agitée d’un tremblement convulsif, et les longues mains décharnées, enduites de craie blanche : tout cela donnait un aspect hideux et inhumain, dont nulle description ne saurait donner une idée adéquate et dont la pensée, aujourd’hui encore, me fait frissonner. » (p. 51). Et alors que le narrateur se rend sur son lit de mort, il pressent, toujours par de menus détails, les souffrances qu’endurèrent la femme et le fils du comédien :
« Il était couché sur un vieux lit qu’on pouvait relever contre le mur pendant la journée. Les restes en lambeaux d’un rideau à carreaux étaient tirés autour de la tête du lit pour arrêter le vent, qui pénétrait cependant dans cette pièce incommode par les nombreuses fentes de la porte et faisait voleter ce rideau à chaque instant. […] puis il m’étreignit le poignet, et me dit :
-      Ne me quittez pas – ne me quittez pas, mon vieil ami. Elle va m’assassiner ; je le sais. […] Ne la laissez pas venir près de moi, dit l’homme, en frissonnant, quand elle se pencha sur lui. Chassez-la ; je ne peux pas supporter sa présence. […] Je l’ai battue, Jem ; je l’ai battue hier, et je l’avais déjà battue plus d’une fois. Je l’ai affamée, et notre fils aussi ; et maintenant que je suis faible et sans défense, Jem, elle va m’assassiner pour se venger ; je le sais. Si vous l’aviez vue pleurer comme moi, vous le sauriez, vous aussi. Écartez-la !
Il relâcha son étreinte et retomba épuisé sur l’oreiller. Je ne savais que trop bien ce que tout cela signifiait. Si j’avais pu nourrir un seul instant le moindre doute à cet égard, un simple coup d’œil sur le visage pâle et la silhouette amaigrie de sa femme aurait suffi à expliquer ce qu’il en était. […] Elle se plaça hors du champ de son regard. Au bout de quelques secondes, il ouvrit les yeux et regarda avec inquiétude autour de lui.
-      Est-elle partie ? demanda-t-il avidement. […] Je vais vous dire une chose, Jem, dit l’homme, d’une voix sourde, c’est que justement elle m’en fait, du mal. Il y a dans ses yeux quelque chose qui met au cœur une crainte si terrible que j’en deviens fou. Toute la nuit d’hier, ses grands yeux fixes et sa figure pâle sont restés tout contre mon visage ; chaque fois que je me retournais, ils me suivaient ; et quand je m’éveillais en sursaut, je la trouvais au chevet de mon lit qui me regardait.
Il m’attira près de lui pour me dire en chuchotant d’une voix grave et inquiète :
-     Jem, ce doit être un esprit néfaste – un démon ! Chut ! Je le sais. Une femme serait morte depuis longtemps. Aucune femme n’aurait pu supporter ce qu’elle a supporté.
J’eus le cœur soulevé à la pensée de la longue série de cruautés et de négligences qui avait dû se produire pour faire une telle impression à un homme comme lui. Je ne trouvais rien à répondre ; qui aurait pu, en effet, offrir un espoir, une consolation, à l’être dégradé que j’avais devant moi ? » (p. 52-54)

Mais ce qui est principalement la force de ce roman, c’est son humour, et l’attachement aux personnages comme toujours atypiques chez Dickens. C’est en constatant la popularité de l’apparition de Sam Weller que Dickens prit la décision de l’inclure de manière permanente dans l’histoire. Le rapprochement serait facile de lier Sam à Sancho Panza, l’écuyer du Quichotte, dans la relation de maître et valet qu’il entretient avec M. Pickwick, mais dont la cordialité et le respect mutuel les place davantage dans une relation entre égaux. Sam est bien moins poltron que l’écuyer espagnol, sa fidélité est indéfectible envers son maître et il se montre extrêmement débrouillard, s’adaptant à toutes sortes de situations et s’en tirant à chaque fois avec bon sens et sang-froid. Son caractère imperturbable est démontré en particulier dans son témoignage au cours du procès Bardell, à rebours de la panique de M. Winkle, le sportif de la bande du Pickwick Club mais qui ne l’est en fait absolument pas (entraînant des situations savoureuses et étant au centre de presque toutes les premières scènes comiques : un duel, une montée à cheval ou une partie de chasse, toutes conduisant à la catastrophe ou près de l’être, au cours desquels le pauvre homme tente tant bien que mal de sauvegarder sa réputation). Les membres accompagnant M. Pickwick vont définitivement passés au second plan, bien qu’étant toujours présents, pour laisser place aux déboires principalement de M. Pickwick mais surtout, les aventures de son valet, Sam Weller, qui seront l’objet de nombreux chapitres à part, au cours desquels il remplit diverses missions pour M. Pickwick, séduit une jolie femme de chambre, Marie, ou entre en interaction avec son père, un cocher détestant les veuves (depuis que sa seconde femme s’est infatuée de l’imposteur Stiggins) et dont les dialogues avec son fils constituent le ciment principal de l’humour du roman dans sa seconde partie. Pour ce faire, Dickens emploie toute son ingéniosité dans la création d’une langue orale particulière à ses deux personnages, qui n’en est pas moins très littéraire, et dont la récurrence de certains termes détournés contamine le lecteur par leur saveur et leur humour pour l’attacher définitivement à ces deux personnages. Sam et son père détournent à leur convenance nombre de mots savants dont la déformation est un élément irrésistible de comique. Weller père par exemple s’échine à écrire son nom « Veller » par sa propension à écrire en lettres capitales romaines, ce qui le conduit à nommer affectueusement son fils « Samivel » également. Réfléchissant, à sa manière, aux divers moyens de défense pour Pickwick (dans le cadre de son procès), il conseille à son fils de trouver un « aillibi » à son maître et n’en démordra pas jusqu’au bout malgré les tentatives de correction de son fils, mi-amusé, mi-agacé. Weller fils de même a hérité de cette extrême liberté, cette propension à se réapproprier, transformer les mots, ce que Dickens s’amuse à démultiplier pour le plaisir de son lecteur. Voici un passage où Weller père échafaude un merveilleux plan d'évasion à l'intention de son fils et de M. Pickwick :

« Nous deux, un ébéniste, on a combiné un plan pour le faire sortir. C’est un piano, Samivel, un piano ! dit M. Weller en donnant à son fils une tape dans la poitrine avec le dos de la main, tout en reculant lui-même d’un ou deux pas.
-          Qu’est-ce que tu racontes ? dit Sam.
-          Un piano aqeux, Samivel, répliqua M. Weller d’un air encore plus mystérieux, qu’on peut avoir en location ; c’en est un qui fait pas de musique, Sammy.
-          Et à quoi que ça servirait ? demanda Sam. […]
-          Y a pas de mécanique dedans, lui glissa son père à l’oreille. Il y tiendra facilement, avec son chapeau et ses chaussures, et il pourra respirer par les pieds, vu qu’ils sont creux. T’auras qu’à avoir un billet de préparé pour la Mérique. Et le gouvernement méricain, il le livrera jamais, quand il se sera aperçu qu’il a de l’argent à dépenser, Sammy. Le patron aura qu’à y rester, jusqu’à ce que la mère Bardell, elle soye morte, ou MM. Dodson et Fogg pendus (à mon avis, c’est plutôt ça qui risque d’arriver en premier, Sammy) et alors, il aura qu’à revenir  et à écrire un livre sur les Méricains qui lui paiera tous ses frais, avec du bénéf s’il leur casse assez de sucre sur le dos.
M. Weller prononça ce résumé rapide de son complot en un chuchotement fort véhément ; puis, comme s’il craignait d’affaiblir l’effet de cette communication sensationnelle en poursuivant le dialogue, il fit le salut des cochers, et disparut. » (p. 754).

Sam n’est pas en reste vis-à-vis de son père, et se distingue principalement par sa profusion de proverbes et de maximes morales, qui ont toutefois tendance à être morbides. Voici quelques exemples :
« Voilà ; et maintenant, tout ça vous a un petit air propre et gentil, comme disait le père qu’avait coupé la tête à son petit garçon pour l’empêcher de loucher. » (p. 457) ; « Oui, on en ramasse toujours assez, Monsieur, comme disait le soldat quand on y avait infligé trois cent cinquante coups de fouet. » (p. 574) ; Non, non ; chacun à tour de rôle, comme il disait, Jack Ketch, en ficelant ses bonhommes. » ; « Je ferai mieux la prochaine fois, comme disait la petite fille qui avait noyé son frère et égorgé son grand-père. »


                Les Papiers posthumes du Pickwick Club étaient destinés au départ à être un feuilleton divertissant, avec de nombreuses scènes amusantes tirées d’activités sportives. Dickens partit sur ce synopsis, qui lui fut imposé, mais très vite, il s’en détournera. Si au début du roman, il maintient artificiellement le caractère supposément posthume du roman, résultat d’un supposé travail d’édition des notes prises par les quatre héros du Pickwick Club, Dickens abandonne rapidement cet artifice littéraire au bout d’une centaine de pages. De même, Pickwick, avec son pantalon collant, ses guêtres, et son physique gras (imposé par son éditeur qui ne concevait les personnages ridicules et bouffons que selon l’archétype du Falstaff de Shakespeare), si, au départ, était censé être ridicule, et drôle de par cet aspect (son étude prétendument savante qui le pousse à voyager dans tout le pays pour voir la vie et les mœurs humaines), et l’est effectivement au début du roman, se révèle au fur et à mesure, un héros moral, d’une infinie bienveillance, et prêt à rendre service ou venir en aide aux personnes qu’il rencontre et aux amis qu’il se fait au fil de ses aventures, bien que cela finisse parfois de manière comique à ses dépens. Son courage culmine lorsqu’il entre dans la prison de dettes pour son honneur et son obstination à combattre l’injustice. Ses affrontements avec M. Jingle, qui l’indigne lorsqu’il découvre sa scélératesse puis son procès dans l’affaire Bardell, le révèle volontaire, actif dans l’adversité et finalement héroïque.

                Pour conclure, la lecture de ce Pickwick est un pur régal, un revigorant qui enchante le lecteur, et ce quelque soit son âge, « one of the books for extremely intelligent children of all ages » selon Harold Bloom. Il est dommage qu’il ne soit pas disponible dans une version poche abordable car il s’agit pour moi du meilleur Dickens pour aborder cet auteur, le plus réussi au niveau comique et plaisir de lecture. Voici un livre que j’aurais aimé découvrir enfant, et qui m’aurait sans doute enchanté davantage à cet âge, à l’instar de l’auteur G. K. Chesterton qui le préférait à tous les autres Dickens, l’ayant lu enfant et en ayant gardé un souvenir impérissable. Voici donc un livre à diffuser le plus possible et propre à enchanter le lecteur de tous âges, petits et grands.

lundi 15 août 2016

Siloé, Paul Gadenne

Note : 8,5/10


Quatrième de couverture :

Simon n’est pas quelqu’un qui attend. Étudiant à la Sorbonne, il aime la vitesse, la fantaisie, sentir bouillonner en lui une ivresse confuse. Le monde alentour lui paraît triste, monotone. Jusqu’au jour où il est frappé par la maladie. Atteint de tuberculose, il doit partir vivre au Crêt d’Armenaz. Là, au sanatorium, il rencontre la douce Ariane et goûte autrement à la vie, entre magie et pureté.

Écrivain né en 1907 et décédé en 1956 de la tuberculose, Paul Gadenne était professeur de lettres. Son œuvre compte sept romans, une vingtaine de nouvelles, des carnets et une pièce de théâtre.

« Une langue, une réflexion, une écriture comme hélas on n’en voit plus guère ! »
Le Magazine littéraire


À la lecture de la quatrième de couverture, le rapprochement, inévitable, avec La Montagne magique de Thomas Mann, s’impose de lui-même. Passé la première centaine de pages centrée sur les études de lettres que suit Simon Delambre, le héros du roman, l’action se déroule, sur les plus de cinq cent pages restantes, dans un sanatorium dans lequel Simon passera en tout une année avant d’en sortir à la conclusion du roman.

Des thématiques sont communes au plus célèbre roman de Mann : la maladie s’y révèle davantage salvatrice pour le personnage malgré son évidente gravité en ce qu’elle lui permet de s’extraire de la vie aliénée qu’il menait « en bas », et le sanatorium un lieu propice à la méditation, à la contemplation intérieure malgré les contraintes imposées par la tuberculose.

Si l’action se déroulant au sanatorium pourra en déconcerter beaucoup (un point sur lequel je reviendrai dans un second temps dans ce billet), la première partie du roman, centrée sur la vie universitaire de Simon, devrait plaire à beaucoup. J’ai adoré cette partie pour des raisons surtout personnelles : Gadenne s’y livre en effet, avec une ironie très mordante, à une critique en règle et d’une grande justesse, selon moi, de l’enseignement de la littérature dans les milieux universitaires.

Simon est un étudiant de la Sorbonne qui ambitionne de passer le concours de l’agrégation de lettres classiques. Il y travaille d’arrache-pied et son temps libre se réduit à peau de chagrin. Le roman s’ouvre sur l’un des rares moments de liberté dont Simon puisse jouir dans la journée, c’est-à-dire lors du trajet en bus qu’il effectue pour se rendre à l’université. C’est le seul instant où Simon est en contact avec la vie, et on le sent, il observe avec avidité le monde qui l’entoure et duquel il est presque toujours coupé, accaparé qu’il est par ses études. Le roman s’ouvre splendidement dans des descriptions détaillées et les réflexions que se fait Simon sur les gens qu’il a l’habitude de côtoyer, en même temps que les premiers symptômes de sa future maladie se manifestent et qui lui donnent une vision plus aigüe qu'à l'accoutumée des choses :



« Mais ce jour-là – était-ce l’influence d’une sourde fatigue ? était-ce la tristesse du recommencement dont s’accompagne la semaine à son début ? tous les visages lui parurent flétris. Ils portaient ces marques d’usure, ces plis que les hommes contractent par l’habitude, à force de se frotter à leurs métiers, et qu’ils ont encore plus au lendemain d’une journée de repos. L’idée qu’il voyait les mêmes gens tous les jours à la même heure s’empara de Simon avec une violence inattendue, comme un fait qu’on relève pour la première fois. Oui, la fatigue sans doute !... Il découvrait, avec une netteté accablante, qu’il savait d’avance à quel arrêt chacun d’eux allait descendre. Il les suivait en imagination dans leurs petits bureaux où ils s’asseyaient tous les jours devant la même tâche, tous les jours à refaire, comme une toile de Pénélope que la nuit défait. C’était navrant. Le monde lui parut engagé dans un vaste mouvement de va-et-vient, où les gestes des hommes ne semblaient plus contenir de pensée que ceux de la navette qui suit fébrilement son chemin, selon une volonté qu’elle ignore. Comme l’employé se présentait, Simon lui tendit son ticket, machinalement. L’homme fit tourner la manivelle de la petite boîte qu’il portait sur le ventre et qui rendit un bruit de crécelle, énervant et acide. « Les journées de cet homme ! pensa Simon. Journées dévorées par des gestes auxquels il ne pense pas – auxquels il ne pense heureusement pas !... » Mais quoi, c’était aujourd’hui le fait de la plupart des métiers de laisser leur homme indifférent aux gestes qu’ils exigent d’eux. »

« Simon aimait surtout cette sensation de détachement et de force que lui donnait le mouvement qui emportait la voiture parmi l’imbroglio toujours renaissant de la circulation. […] Le mouvement recomposait d’après d’autres lois l’aspect du monde ; il créait, pour les voyageurs debout sur cette plate-forme, un monde à part, très différent de celui où ils poseraient leurs pieds tout à l’heure, un monde envers lequel ils n’avaient pas d’obligation sérieuse, et où ils circulaient en purs spectateurs. Ah ! comme tout devenait merveilleux alors ! Comme tout devenait passionnant à regarder avec ce recul que la vitesse donnait sur les choses, cette supériorité du détachement, de l’homme qui n’a pas d’affaires !... Avec quel plaisir le jeune homme regardait défiler les étalages de viandes et de fruits, les librairies, les jardins, les petites crémeries blanches et bleues, et puis encore les voiturettes chargées de fruits amoncelés en pyramides ! On était entré dans la rue Lecourbe ; elle offrait un spectacle multicolore, amusant comme une collection d’images, et combien savoureux dans son désordre et sa liberté. Il n’y avait là rien à comprendre, rien d’embarrassant pour l’esprit, aucune difficulté, aucun problème. Simon riait tout à coup en pensant à ces philosophes qui se demandent gravement si le monde extérieur existe. Eh parbleu, messieurs, allez donc le demander à la ménagère en train de palper la salade d’une main si étrangère à vos prétentieuses inquiétudes ! La rue vous répondra, la rue qui du matin au soir ne cesse de proclamer, avec une joyeuse truculence, les seuls besoins essentiels de la vie humaine, qui sont de manger et de se vêtir !...»

Simon est un brillant étudiant, dont tous s’attendent à ce qu’il réussisse le concours, ses condisciples, ses professeurs et sa famille. Il a certes un côté un peu rêveur, et, à de multiples reprises, mais plus encore depuis les premiers symptômes de fatigue de sa future maladie, il a le pressentiment, de loin en loin, que quelque chose cloche dans la vie toute tracée qu’il s’est fixée, à commencer par les cours universitaires de lettres qu’il suit et dont le travail accapare tout son temps. Son état maladif accentue la conscience qu’il a des choses, et dans le cours qu’il suit dans cette matinée durant laquelle s’ouvre le roman, Simon se surprend à se désintéresser totalement de ce que le professeur raconte :

« Cependant, contrairement à son habitude, il parvenait difficilement à suivre les explications de Larescaud et il laissa son attention se disperser sur le spectacle que lui offrait la salle : on eût dit des fidèles courbés devant leur dieu. Cette vue lui inspira une sorte de contentement cruel. Il était visible que la plupart de ses camarades ne se préoccupaient guère de savoir quel était exactement l’intérêt de toutes les notes qu’ils accumulaient sur la syntaxe, le vocabulaire, la métrique et le style du vieil Hésiode que l’on expliquait en ce moment. Ils acceptaient cette somme de faits grammaticaux, de métathèses et d’interpolations comme un monde un peu écrasant dont les clefs appartenaient à d’autres mais dont la connaissance était exigée en vue de cet événement mystérieux qui s’appelait le « Concours de l’agrégation ». […] il fallait noter, avec rage, tandis que Larescaud multipliait les références, les comparaisons, les rapprochements, analysait, critiquait, ricanait, dénonçant les lacunes, les erreurs, les absurdités des traducteurs, des commentateurs, et des commentateurs des traducteurs, tout cela avec un entrain suffocant, comme s’il jonglait !... […] C’était la première fois qu’il se donnait ainsi le luxe d’observer la salle. Et c’était surtout la première fois que les choses lui apparaissaient sous ce jour. Il avait l’impression que tout ce qui se passait ici ne le concernait pas. » (p. 26-27)

Gadenne utilise abondamment dans la première partie du roman de l’ironie, et l’emploi de « !... » est récurrent pour souligner ce procédé. Lui-même ayant été passé par les épreuves et la formation de son personnage principal, Gadenne pointe les défaillances selon lui des études littéraires. La surabondance de détails, de précisions, les analyses rivalisant entre elles pour disséquer le plus possible les œuvres littéraires, l’objectivité recherchée, etc. toutes ses tendances de l’enseignement de la littérature à l’université sont dénoncées pour leur abstraction, mais surtout pour leur inutilité, pour la grande majorité des « recherches » menées par les universitaires. Bien qu’en son for intérieur, Simon pressente que sa vie actuelle va à l’encontre de la « vraie vie » (la première partie du  roman s’ouvre par ailleurs sur la célèbre phrase de Rimbaud « La vraie vie est absente »), il n’en demeure pas moins appliqué, sérieux dans son travail, afin de remplir son ambition de devenir professeur de lettres. Gadenne, avec un humour moqueur, expose ainsi la « réussite » de son héros lors d’un exposé.

« Il exposa en termes sobres les données de la question, discuta avec une précision sévère les problèmes soulevés par un texte relatif à son sujet, enfin donna de ce texte un commentaire d’où étaient si soigneusement proscrits tout écart d’imagination et tout accent de passion personnelle qu’il éprouvait lui-même, en s’écoutant, l’étonnement élogieux de ses camarades. » (p. 47)

Par la bouche de Simon lui-même, Gadenne finit par dire l’aversion que lui inspire les milieux universitaires : il critique durement un de ses condisciples, Guéban, de se perdre « dans des détails d’histoire, de topographie, de grammaire, à n’en plus finir [sur son analyse du Phèdre de Racine] » ; Minusse, le passionné de grec (et qui de ce fait échouera au concours), en fait de même en reprochant à ce dernier, à propos d’un dialogue de Platon : « est-ce que tu crois nous intéresser avec tes disputes de commentateurs internationaux, tes sinistres histoires d’interpolateurs de copistes » (p. 59). Et Gadenne de résumer ainsi la journée type de son héros, entre travail et brefs instants de lucidité :

« La journée avait été dure. Malgré toute l’admiration qu’il éprouvait pour ces gigantesques labeurs, il lui venait un scrupule. Tant de recherches, tant de dates, tant de commentaires lui paraissaient peser sur les mânes légers de Ronsard, et ces gerbes lui semblaient lourdes sur la mince pierre de ce tombeau. Tant d’érudition pour critiquer l’érudition, n’était-ce pas un travail comparable à celui des Danaïdes, un mécanisme qui, une fois enclenché, menaçait de ne plus s’arrêter ? Après cette longue journée vécue loin de la lumière, tandis qu’il descendait la rue sous un ciel trouble qui ne distillait plus que de fausses lueurs mêlées de doutes cruels, le jeune homme se sentait un peu accablé à cette idée. […] Alors tandis qu’il descendait la rue, il eut encore une fois le sentiment qu’il devait exister, quelque part, une vie différente, dont personne ne parlait, n’osait parler, peut-être parce que personne n’était fait pour la vivre. Ce fut une impression très courte, mêlée d’anxiété, d’ignorance, de désir, comme lorsqu’on sent derrière soi une très belle femme que l’on ne peut pas voir… Mais cette impression s’évanouit d’elle-même, au bas de la rue, dans la lumière vive des cafés. (p. 66-67)

La préoccupation centrale de Siloé est cette attente de quelque chose d’autre, la recherche d’une autre vie. « Notre vie a besoin d’un aliment spirituel que toutes ces analyses ne nous fournissent pas » dit Simon à Elster, l’étudiant qui au contraire a épousé totalement les méthodes universitaires et se destine à une carrière de chercheur, une perspective que Simon tient en horreur en voyant l’ « indigence mentale [dans laquelle] végètent quelquefois ces esprits savants, et de quelles satisfactions ils se contentent… » (p. 71). « La vérité, c’est que nous aspirons depuis longtemps […] à autre chose » (p. 62). « Ce que je cherche, ce qui m’apparaît comme un devoir, c’est… je ne sais comment dire, moi… Tiens ! j’en reviens au mot que je prononçais tout à l’heure : c’est vivre, tu comprends, vivre ! Être un vivant, quoi ! Pas un homme mort. » (p. 72)


La vie de Simon au sanatorium accaparera ensuite la grande majorité du roman. Comme dans La Montagne magique, c’est, entre autres, un éloge de l’immobilité, du temps ralenti, ici par la bouche de Jérôme Cheylus, le peintre-ami de Simon, lors de deux conversations :

« … ici, le temps échappe à toute mesure. Dans cette vie où l’on n’a rien à faire, on ne perd pas une minute. […] Il n’y a pas pour moi d’heure perdue, de mauvaise saison. J’ai mis quelque temps à comprendre cela, venant de la ville où l’on gaspille son temps tout en croyant faire quelque chose. Mais croyez-moi : ici chaque minute qui s’écoule est une minute de vie… » (p. 136)


« On n’a pas le temps de s’arrêter, pas le temps de vivre, disait Jérôme. Ici seulement… […] Ici était la clairière brûlée de soleil où les mains des hommes cessaient de se mouvoir et simplement reposaient le long de leur corps ! La vie se dénudait, laissait apparaître cruellement, merveilleusement, ce que l’excès des gestes dissimule trop souvent aux yeux humains. Et c’était merveilleux, oui, mais combien effrayant de la contempler ainsi dépouillée de son vêtement d’habitudes et réduite à n’être plus qu’elle-même !... Est-ce que l’homme était fait pour un tel regard ? Est-ce que ce regard ne faisait pas surgir en lui une autre angoisse, peut-être plus terrible que la première et sou laquelle il risquait de succomber ? Simon s’aperçut qu’il pensait tout haut. […]

- Ces actes, ces besognes que nous nous donnons à tâche d’accomplir, voyez-vous, tout cela nous est bien nécessaire pour habiller la vie et, autant qu’il se peut, pour la rendre invisible : quand ce vêtement tombe, ce que nous découvrons nous est insupportable, si nous ne trouvons pas une clef, un symbole qui nous délivre… (p. 187).


             Mais là où Siloé se distingue du roman de Mann, c’est dans la part de mystique, la tentative de Gadenne de retranscrire la plénitude enfin trouvée, mais toujours fragile, que Simon parvient à trouver avec le monde qui l’entoure. C’est également l’attente de quelque chose, d’indicible, la vérité de la vie humaine, qui est sans cesse fuyante, que l’on ne peut qu’approcher, pressentir, et contre laquelle les mots se heurtent et révèlent leur limite. La partie consacrée au sanatorium abonde ainsi en parties descriptives de la nature, dans les sensations que Simon y éprouve, dans sa perception de cet indicible qu’il expérimente à travers la contemplation, et aussi et surtout au contact d’Ariane :



«  Il eut alors, avec une netteté exceptionnelle, il eut conscience que c’était l’été, que c’était un matin d’été qui se levait. C’était là le message que contenaient cette flamboyante lumière, ce fourmillement de fleurs et d’insectes, ce frémissement des herbes et des eaux. Et l’été finirait, tout ce brillant de la vie se ternirait, cette fougue impétueuse s’affaiblirait dans les veines de la terre, et en même temps disparaîtrait l’espoir de sortir, de fouler du pied ce sol parfumé qui de plus en plus le pénétrait d’un sauvage désir. Il était là, rempli soudain de sentiments contradictoires, écrasé par l’incroyable beauté, l’incroyable innocence du monde, tendant l’oreille vers le torrent qui se gonflait et étirait à travers les jours et les nuits son intarissable clameur… […] Voici qu’il découvrait l’existence des choses, voici que se montraient à lui, dans une explosion de couleurs, de formes, de sons, les plaisirs qui avaient de tout temps été dispensés aux autres hommes, ces plaisirs qu’on lui avait toujours cachés et que ses maîtres avaient toujours passés sous silence ! » (p. 152)



«  Il éprouva, un instant, le désir de prendre sa main. Mais il pensa aussitôt que ce geste n’eût en rien répondu au sentiment qui s’était emparé de lui. Ce n’était pas de la main, ni des lèvres, ni du corps d’Ariane qu’il avait besoin : ce n’était pas eux qui étaient cause de l’émotion qui l’envahissait ; il sentait qu’une telle émotion ne pouvait avoir sa source dans les lignes pourtant si pures que ce visage, ce corps dessinaient sous ses yeux : la source était plus loin, bien au-delà de ce corps, bien au-delà de cette âme elle-même ; Ariane tout entière semblait mise à la place de quelque chose qu’elle était chargée de signifier, et l’élan qui emportait Simon ne pouvait déjà plus s’arrêter à elle. C’était bien la première fois de sa vie qu’il éprouvait quelque chose de semblable en présence d’une femme, et il recula de quelques pas, comme pour envisager plus complètement la beauté de celle qui lui parlait. Il eût été bien incapable de traduire par un mot humain l’adoration qui montait en lui ; de prononcer un mot comme : Je vous aime. Il comprenait qu’à partir de cet instant, les mots devenaient inefficaces : c’est qu’il était entré enfin dans cette vie qu’il avait tant cherchée et pour laquelle il fallait apprendre une autre langue. C’était cela, la vie : c’était ce qui commençait là où les mots finissent. » (p. 268)


                Parmi les multiples connaissances que Simon fera durant son séjour au sanatorium, deux personnages se distinguent, aux côtés d’Ariane et Cheylus : Pondorge et Massube. Devant le premier, Simon « voyait se dresser devant lui une humanité simple, émouvante, celle des petits employés […], c’était la vie de quantité d’hommes et c’était un de ceux-là qu’il avait sous les yeux : et il comprit soudain qu’il aimait Pondorge » (p. 198). Pondorge, représentant d’une humanité modeste, mais qui est aussi un ardent chercheur de vérité, observateur infatigable et dénonciateur des clichés/mensonges dans lesquels vivent les hommes, sur lesquels il ira jusqu’à donner une conférence, d’abord moquée par ses camarades, puis attentivement écoutée, en adoptant le ton simple, proche et familier qui lui est caractéristique, et qui n’est pas sans rappeler sur certains aspects Montaigne :

« Ce n’était rien, les histoires de Pondorge, mais on les écoutait, parce qu’elles jaillissaient de lui, toutes vives, et qu’elles avaient, dans leur cocasserie, une espèce de beauté, de grâce qui vous prenaient aux endroits sensibles. On pouvait les trouver insignifiantes, oui, mais il arrivait ceci d’étonnant qu’à les entendre on se sentait devenir moins mauvais… Il raconta l’histoire de l’araignée […] d’une petite araignée qu’il avait découverte, un jour, au cours d’une visite dans un grenier. […] Des petites pattes en étoile, presque invisibles : c’était beau comme une étoile de mer, et avec ça, pas plus grand qu’un grain de sable. Et il y avait quelque chose de miraculeux dans ce grain de sable : cela bougeait ! cela vivait ! cela travaillait ! Mais oui ; silencieusement ! Voici que Pondorge enflait le ton. « Elle travaillait en silence, la petite araignée, la petite araignée rose,  un travail invisible, mes amis !... Je n’avais jamais eu d’émotion dans mon existence : et voilà que je comprenais tout d’un coup, sans réclame, sans propagande, sans TSF et sans maître d’école, que j’avais sous les yeux le plus étonnant des mystères : la vie !  Je n’avais jamais su ce que c’était, voyez-vous. Et voilà que je la prenais sur le fait, la vie, en flagrant délit pour ainsi dire, […] se moquant de nous, mais oui ! de nos inventions, de notre science, de nos assemblées, de tout ce qui me semblait alors prendre tant de place dans le monde ! Je comprenais que c’était nous qui étions insignifiants, ridicules ! j’avais appris l’histoire, et la géographie, et les Constitutions, et les quatre-vingts départements. Je croyais que la planète était organisée pour nous, je croyais au bienfait des révolutions, à la Déclaration des Droits, à l’importance des guerres. Et voilà que je découvrais tout à coup, contre la porte de mon grenier, […] une force au regard de laquelle toutes les manifestations de notre force n’étaient que rides à la surface de l’eau […] oui cette force cachée qui est répandue à flots autour de nous et qui ne se soucie ni de nos philosophies ni des dates de notre pauvre petite histoire humaine, parce qu’à travers tout cela elle continue son travail, […] et que rien ne peut empêcher les êtres d’engendrer les êtres […] je me sentais son frère, voyez-vous, de souffrance, d’ignorance, de désir […] » (p. 527)

« Une idée qui avait l’air de le tourmenter particulièrement, c’était que les hommes d’aujourd’hui étaient des dupes, qu’ils ne vivaient que sur des mensonges. Ils étaient dupes de leurs idées, de leurs machines, de tout ce qu’ils fabriquaient ; ils étaient dupes les uns des autres, et leurs idées n’étaient plus que des produits comme les autres produits ; elles étaient fabriquées en série, comme les conserves, et perdaient souvent leur fraîcheur. On avait oublié l’art essentiel, l’art de regarder, qui est tout l’art de vivre. Voilà à quoi il s’en prenait, Pondorge. […] Non, les gens d’aujourd’hui ne savaient plus regarder que ce qu’on leur montrait, à coups de publicité bouffonne. Mais ce mal, d’après lui, n’était qu’une manifestation parmi d’autres de la volonté sociale d’empêcher l’homme de penser seul. Il ne fallait pas que l’homme pût penser seul. Il fallait vivre en rond ! Le cercle de famille ! Le travail en série ! S’opposer à tout ce qui sort du commun. La rhétorique ! La morale ! Les jésuites ! Le radicalisme ! Et allez donc ! » (p. 528)


                Massube, lui, est le « négateur perpétuel, - [...] de ceux qui mettent leur plaisir à détruire » (p. 208), ce qui le rapproche de personnages tels le Iago d’Othello ou l’Hedda Gabler dans la pièce du même nom, qui a en même temps une conscience aigüe de son incapacité à être heureux, en repos :

« Mais se reposer, ça demande un talent qui n’est pas donné à tout le monde, voyez-vous. Le plus souvent, c’est une expérience ratée. Parce que je vais vous dire : il n’y a que Dieu qui sache se reposer. […] parce que l’homme ne sait pas se reposer, il se remue, il se démène, il a besoin, ce jour-là [le dimanche], d’entrer dans des trains, de fouler des pistes ! […] Ils font des visites de famille. Rien de plus amusant, comme vous savez. Le dimanche, au fond, est fait pour ça. Bon. Attendez. Tout cela fait que le lundi matin, chaque individu revient à son boulot avec quelque chose de désabusé, de triste, de cassé. Sans parler de l’air confiné qu’il a respiré dans les familles ! Donc chacun se rend compte qu’il lui était donné une journée pour se reposer, et qu’il n’y est pas arrivé. […] Voyez-vous, c’est bien ça qui rend le dimanche insupportable aux gens. Ils ont cru que quelque chose allait venir au bout de la semaine, quelque chose de miraculeux qui devait les rendre plus heureux que d’habitude. Ils s’étaient donné un jour pour être heureux, un jour tout exprès pour ça. Et ils sont tout étonnés qu’il n’arrive rien, tout étonnés que ce jour qui leur était alloué pour le bonheur ne contienne rien de plus que lui-même. Car ce n’est pas le repos qui est notre soif, Delambre, c’est ce qu’il y a dedans… c’est le bonheur ! Et le bonheur… » (p. 471-472)

                L’attente, l’espoir du miracle, de la révélation, est le fil rouge de Siloé. « Le miracle confusément attendu » (p. 45) par Simon lors de ses promenades « coupables » avec Hélène durant sa vie étudiante, « la réalité insaisissable aux sens » (p. 269), « le grand cœur invisible qui faisait mouvoir l’univers » (p. 585), l’expectative, la recherche de l’indicible absolu (de Dieu pourrait-on dire, dans un sens) meuvent Simon, Ariane, Cheylus, Pondorge. Je ne suis pas certain d’avoir entièrement saisi, ou plutôt je trouve difficile de retranscrire le ressenti vis-à-vis d’un roman qui tourne justement autour de la recherche de ce qui est au-delà des mots, de la parole, la recherche d’une conscience qui ne peut se laisser emprisonner par ce moyen. Ce qui est plus sûr, c’est que j’ai adoré ce roman, et que je le relirai certainement un jour, ainsi que d’autres œuvres de cet écrivain relativement méconnu mais dont la grandeur ne fait aucun doute à mes yeux au vu de ce premier roman.