"Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier." (Marcel Proust)
"Mais ne lisez pas, comme les enfants lisent, pour vous amuser, ni comme les ambitieux lisent, pour vous instruire. Non, lisez pour vivre." (Gustave Flaubert)

"C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement exprimé, devienne beauté et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme." (Charles Baudelaire)

mercredi 22 février 2017

Top 100 films

    Pour établir cette liste, je n’ai retenu qu’un critère : celui d’avoir vu chaque film mentionné au moins deux fois, couplé à l’envie (à cet instant T) de les revisiter encore à l’avenir. Ainsi certains films, que j’ai récemment découverts, auraient pu figurer sur cette liste, mais j’attends de les revoir et d’avoir un certain recul pour mieux les juger.
Inévitablement, les goûts se modifiant au fil du temps, un film adoré peut faire l’objet d’un enthousiasme plus modéré à la revoyure tandis qu’à l’inverse, un film jugé moyen voire carrément ennuyeux/détestable peut être considérablement réévalué à la hausse, seconde chance accordée, non par plaisir masochiste, mais bien souvent au bénéfice d’une critique généreuse et passionnée qui vous persuade de lui donner une nouvelle chance. C’est dans ces redécouvertes miraculeuses, à l’initiative on peut dire d’autrui, que l’on mesure le mieux le prix des critiques enthousiastes, passionnées, plus ou moins érudites, écrites par des professionnels ou amateurs de cinéma.

Pour ne prendre qu’un exemple d’un tel renversement d’opinion, je citerai La Dolce Vita de Fellini, qui m’a littéralement assommé à la première vision (j’avais également l’excuse d’en être à mes débuts en termes de cinéphilie) mais qui figure désormais parmi mes dix films préférés. Pour cette si belle redécouverte, ma gratitude va à la belle critique que Roger Ebert en a écrite. À l’opposé, je fus à une époque un grand fan de Billy Wilder mais cela fait plusieurs années que je n’ai pas revu un de ses films et n’en ressent pas non plus l’envie.

À cette heure, mon film préféré est Yi Yi d’Edward Yang. Je n’ai cessé de l’aimer davantage lors de mes quatre premières visions, et je continue de le voir entre une et deux fois par an. Juste derrière, la seconde place revient aux Lumières de la ville de Chaplin, le film que j’ai le plus visionné à ce jour, grâce à sa courte durée qui se prête plus aisément à des visionnages multiples. Enfin, je terminerai cette note en évoquant Kenji Mizoguchi, mon réalisateur préféré, que je revisite moins souvent que la plupart des autres réalisateurs car ses films sont très éprouvants tant les souffrances humaines qu’il dépeint sont terribles (et en même temps sublimes, grâce à cette distance sereine et contemplative qui caractérise son cinéma). La vision de L’Intendant Sansho, le premier film de Mizoguchi que j’ai vu, sans rien connaître du sujet du film, reste à ce jour le plus grand choc cinématographique que j’ai vécu, un film qui, objectivement, me semble le plus important réalisé de l’histoire du cinéma.

Cette liste n’étant qu’une photographie à un instant T, non pas un classement définitif (d'autant plus qu'il reste évidemment certains films que je n'ai pas encore vus, tels Le Héros sacrilège de Mizoguchi ou le Dersou Ouzala de Kurosawa et bien d'autres encore), je compte y revenir tous les deux/trois ans pour y apporter certaines modifications.
Voici la liste, classée par ordre chronologique. Bonne lecture !


  1. The Kid (Charlie Chaplin, 1921)
  2. La Ruée vers l’or (Charlie Chaplin, 1925)
  3. Faust (Friedrich Wilhelm Murnau, 1926)
  4. L’Intruse (Friedrich Wilhelm Murnau, 1930)
  5. Les Lumières de la ville (Charlie Chaplin, 1931)
  6. Plumes de cheval (Marx Brothers, 1932)
  7. New York-Miami (Frank Capra, 1934)
  8. Les 39 Marches (Alfred Hitchcock, 1935)
  9. Les Temps modernes (Charlie Chaplin, 1936)
  10. La Grande Illusion (Jean Renoir, 1937) 
  1. La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939)
  2. Rome, ville ouverte (Roberto Rossellini, 1945)
  3. La Poursuite infernale (John Ford, 1946)
  4. Les Enchaînés (Alfred Hitchcock, 1946)
  5. Allemagne année zéro (Roberto Rossellini, 1948)
  6. Été précoce (Yasujiro Ozu, 1951)
  7. Le Fleuve (Jean Renoir, 1951)
  8. La Vie d’O’Haru (Kenji Mizoguchi, 1952)
  9. Europe 51 (Roberto Rossellini, 1952)
  10. Les Contes de la lune vague après la pluie (Kenji Mizoguchi, 1953) 
  1. Voyage à Tokyo (Yasujiro Ozu, 1953)
  2. Les Vacances de monsieur Hulot (Jacques Tati, 1953)
  3. Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1954)
  4. Les Sept Samouraïs (Akira Kurosawa, 1954)
  5. Les Amants crucifiés (Kenji Mizoguchi, 1954)
  6. L’Intendant Sansho (Kenji Mizoguchi, 1954)
  7. Voyage en Italie (Roberto Rossellini, 1954)
  8. Le Secret magnifique (Douglas Sirk, 1954)
  9. Femmes entre elles (Michelangelo Antonioni, 1955)
  10. Ordet (Carl Theodor Dreyer, 1955) 
  1. La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955)
  2. L’Impératrice Yang Kwei-Fei (Kenji Mizoguchi, 1955)
  3. La Complainte du sentier (Satyajit Ray, 1955)
  4. Tout ce que le ciel permet (Douglas Sirk, 1955)
  5. Un Condamné à mort s’est échappé (Robert Bresson, 1956)
  6. La Rue de la honte (Kenji Mizoguchi, 1956)
  7. Les Fraises sauvages (Ingmar Bergman, 1957)
  8. Elle et lui (Leo McCarey, 1957)
  9. Sueurs froides (Alfred Hitchcock, 1958)
  10. La Forteresse cachée (Akira Kurosawa, 1958) 
  1. Les Amants (Louis Malle, 1958)
  2. Pickpocket (Robert Bresson, 1959)
  3. Rio Bravo (Howard Hawks, 1959)
  4. La Mort aux trousses (Alfred Hitchcock, 1959)
  5. L’Avventura (Michelangelo Antonioni, 1960)
  6. La Dolce Vita (Federico Fellini, 1960)
  7. Les Salauds dorment en paix (Akira Kurosawa, 1960)
  8. Fin d’automne (Yasujiro Ozu, 1960)
  9. La Notte (Michelangelo Antonioni, 1961)
  10. L’Eclisse (Michelangelo Antonioni, 1962) 
  1. Le Goût du saké (Yasujiro Ozu, 1962)
  2. Les Communiants (Ingmar Bergman, 1963)
  3. Gertrud (Carl Theodor Dreyer, 1964)
  4. Charulata (Satyajit Ray, 1964)
  5. Barberousse (Akira Kurosawa, 1965)
  6. Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966)
  7. Andréï Roublev (Andreï Tarkovski, 1966)
  8. Mouchette (Robert Bresson, 1967)
  9. Playtime (Jacques Tati, 1967)
  10. Ma nuit chez Maud (Éric Rohmer, 1969) 
  1. Dodes’kaden (Akira Kurosawa, 1970)
  2. McCabe & Mrs. Miller (Robert Altman, 1971)
  3. Cris et Chuchotements (Ingmar Bergman, 1972)
  4. Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972)
  5. L'Énigme de Kaspar Hauser (Werner Herzog, 1974)
  6. Profession : reporter (Michelangelo Antonioni, 1975)
  7. Opening Night (John Cassavetes, 1977)
  8. Sonate d'automne (Ingmar Bergman, 1978)
  9. Les Moissons du ciel (Terrence Malick, 1978)
  10. La Porte du paradis (Michael Cimino, 1980) 
  1. La Femme de l’aviateur (Éric Rohmer, 1981)
  2. L’Argent (Robert Bresson, 1983)
  3. Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984)
  4. Blue Velvet (David Lynch, 1986)
  5. Le Rayon vert (Éric Rohmer, 1986)
  6. Le Terroriste (Edward Yang, 1986)
  7. L’Ami de mon amie (Éric Rohmer, 1987)
  8. Mon Voisin Totoro (Hayao Miyazaki, 1988)
  9. Total Recall (Paul Verhoeven, 1990)
  10. A Brighter Summer Day (Edward Yang, 1991) 
  1. Conte d’hiver (Éric Rohmer, 1992)
  2. Chungking Express (Wong Kar-Waï, 1994)
  3. Before Sunrise (Richard Linklater, 1995)
  4. Showgirls (Paul Verhoeven, 1995)
  5. The Yards (James Gray, 2000)
  6. In the Mood for Love (Wong Kar-Waï, 2000)
  7. La Ligne rouge (Terrence Malick, 2000)
  8. Yi Yi (Edward Yang, 2000)
  9. The Barber : l’homme qui n’était pas là (Coen Brothers, 2001)
  10. Mulholland Dr. (David Lynch, 2001) 
  1. 2046 (Wong Kar-Waï, 2004)
  2. Before Sunset (Richard Linklater, 2004)
  3. Le Nouveau Monde (Terrence Malick, 2005)
  4. Children of Men (Alfonso Cuarón, 2006)
  5. Le Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006)
  6. Black Book (Paul Verhoeven, 2006)
  7. Another Year (Mike Leigh, 2010)
  8. Haewon et les hommes (Hong Sang-soo, 2013)
  9. Mad Max : Fury Road (George Miller, 2015)
  10. Un jour avec, un jour sans (Hong Sang-soo, 2015)

mardi 31 janvier 2017

Wuthering Heights, Emily Brontë

    Les traductions de l'unique roman d'Emily Brontë sont innombrables et en vue d'une relecture, j’ai opté pour celle de Dominique Jean, la plus récente il me semble, uniquement disponible dans l’édition Pléiade, auteur également de la traduction de Jane Eyre (dans l’édition Folio) et à l’origine d’une édition revue et corrigée d’Adam Bède de George Eliot, pour citer mes lectures où j’ai pu entrevoir son nom et dont les traductions m’avaient paru convaincantes. J’aurais dans l’idéal préféré le relire dans la traduction de Sylvère Monod, le grand spécialiste et traducteur de Dickens (et plus globalement de la littérature anglophone du XIXe et du XXe, dont les analyses que j’ai pu lire m’ont toujours captivé par leur érudition au service véritablement de l’œuvre et de l’écrivain) mais celle-ci, bien que disponible, est difficilement trouvable et n’a pas été depuis longtemps l’objet d’une réédition. Dans cette édition de la Pléiade, Dominique Jean a choisi de conserver l’appellation anglaise Wuthering Heights, esquivant les problèmes liés à sa transposition en français, malgré la beauté il est vrai des formules telles que « Les Hauts de Hurle-Vent » (le titre sous lequel le livre est plus connu en France) ou « Hurlemont » (selon la jolie reformulation de Sylvère Monod).
 

           En relisant ce livre, j’ai compris assez vite pourquoi je ne l’ai pas aimé à la première lecture (à une époque où je commençais tout juste à aborder les classiques), qui plus est dans une traduction dont je conserve un assez mauvais souvenir (dans l’édition Livre de poche, par Frédéric Delebecque). Wuthering Heights est un livre je trouve assez difficile à aborder et à lire qui, dans son écriture et sa narration, avec de surcroît la difficulté liée aux noms des personnages, peut  vite perdre/décourager/déconcerter le lecteur inattentif. Le rapprochement n’est pas nouveau, mais Wuthering Heights fait surtout penser à l’écriture de Faulkner et, dans une moindre mesure à celle de Dostoïevski. La tradition du roman anglais, et en particulier dans les romans de l’époque victorienne, est celle d’un récit à la narration aisée à suivre, relativement linéaire, avec une profusion de détails qui guident et expliquent l’action au lecteur, avec intervention régulière de l’auteur. Il n’y a absolument rien de tout cela dans le roman d’Emily Brontë qui, contrairement à la linéarité de sa sœur Charlotte dans Jane Eyre (un livre bien plus simple à lire), se caractérise par l’absence du narrateur omniscient (ou par l'entremise du personnage principal comme dans Jane Eyre) d’où découle son caractère fragmentaire, mystérieux, secret. L’action se déroule dans Wuthering Heights selon un schéma typiquement dostoïevskien, c’est-à-dire que l’on constate les effets, les conséquences des actions des personnages sans qu'elles ne soient pour toutes intégralement élucidées par la suite.
         Le roman s’ouvre par une narration confiée à un personnage qui visite les Heights pour la première fois, Mr Lockwood, un gentleman vaniteux et précieux, qui se heurte aux mœurs grossières de ses habitants et à leur comportement incongru, incompréhensible. Il ne cesse de se tromper sur les rapports qu’entretiennent Hareton, Cathy et Heatcliff, prenant le premier pour le fils du troisième, ou la seconde pour la femme du premier. Il ne comprend pas la position étrange d’Hareton, entre domestique et habitant, les rebuffades de Cathy à ses avances puériles, l’hostilité d’Heathcliff, et plus globalement, l’absence d’hospitalité totale avec laquelle il est accueilli.
Emily Brontë, et à sa suite Dostoïevski, Faulkner entre autres (mais l’on peut penser aussi à son contemporain américain Poe), ont mis en évidence dans leurs œuvres l’irrationalité plutôt que la rationalité de l’homme, sa part d’inconscient, d’obscur, de démoniaque aussi. Beaucoup d’événements, d’actions resteront sans explication. Quel est le secret de la naissance de Heathcliff, recueilli par le patriarche Earnshaw lors d’un voyage à Liverpool ? Fils caché ou enfant trouvé comme il le clame ? Le lecteur n’en aura jamais la réponse définitive (contrairement par exemple, au secret de la naissance de Tom Jones dans le roman du même nom de Fielding, ou celui de Pip dans De grandes espérances de Dickens, tous deux éclaircis à la fin), tout comme nous ne saurons jamais la nature exacte du lien secret, noué dès leur enfance, entre Heathcliff et Catherine Earnshaw.

           La structure de Wuthering Heights est comme je l’ai dit celle du fragment, d’un puzzle incomplet dont les pièces restantes sont le fruit de récits rapportés, parfois à des degrés multiples (récit d’un personnage dans le récit déjà du personnage), ce qui ne fait que renforcer l’impression d’incertitude, d’instabilité des événements, d’où l’étonnante modernité de ce roman. La majeure partie de ce dernier est rapportée par la bouche de Nelly Dean, la bonne à tout faire de la famille Earnshaw et qui fut la sœur de lait de Catherine et Hindley Earnshaw. Son récit est conté à Mr Lockwood, immobilisé au lit après une visite désastreuse aux Heights qui s’est conclue par son retour à Trushcross Grange au terme d’une marche éreintante dans le froid et la neige. On s’étonne avec quel entrain et enthousiasme Nelly Dean confie l’histoire tourmentée des Earnshaw, Heatcliff et des Linton à un parfait inconnu qui s’avère si clairement être un homme prétentieux et assez ridicule. Sylvère Monod dans son analyse qualifie cette dernière de « chipie » malveillante et prétentieuse, qui prend visiblement plaisir à étaler au premier venu les événements tragiques dont elle fut un témoin et un acteur importants, pour le meilleur et pour le pire.
Emily Brontë fait à cet égard preuve de beaucoup d’ironie, et fait appel à notre intelligence pour déceler la vanité et la prétention de Nelly Dean, qui ne m’avait point frappé à la première lecture. Celle de Mr Lockwood est bien plus apparente. Il se contredit dès les premières lignes, cherchant à trouver un « paradis de misanthrope », un peu à la manière d’un héros romantique à la Byron, mais on constate qu’il ne cesse de chercher la compagnie de ses voisins des Heights après avoir loué le domaine de Trushcross Grange. La première visite, déjà très inamicale, ne le décourage pas pour autant d’en faire une seconde, au terme de laquelle il tombe assez sérieusement malade. La parodie du héros romantique se poursuit dans ses tentatives avortées de séduction de Cathy, et son dépit à la fin du roman se traduit par son départ précipité, impoli, à la vue du bonheur de cette dernière.

Pour revenir à Nelly Dean, son caractère prétentieux se manifeste par cette volonté de se montrer sous une lumière irréprochable, de se donner le beau rôle, parée de toutes les vertus (le « véritable modèle de patience » (p. 325)) alors que manifestement sa part de responsabilité dans les différents malheurs est significative, de par sa naïveté, négligence ou sa tendance volontaire à rapporter, ce qu’elle admet elle-même à demi-mots lorsqu’elle se fait piéger une énième fois par Heathcliff qui projette de marier Linton et Cathy (p. 271 : « Je m’assis dans un fauteuil et me balançai d’avant en arrière, portant un jugement sévère sur les nombreuses occasions où j’avais manqué à mon devoir et d’où, cela me frappa alors, étaient venus tous les maux de tous mes employeurs). C’est elle qui excite en quelque sorte l’amour entre Cathy et Linton Heathcliff en interdisant à cette dernière de lui écrire, même pour lui exposer les raisons la poussant à cesser toute visite (p. 220). Et constatant que son interdiction n’a fait que les rapprocher davantage, elle se délecte de leur correspondance qu’elle surprend en fouillant les affaires de sa pupille, tout en se moquant de l’écriture de cette dernière, « tout à fait charmante et tout à fait sotte » (p. 221). Cathy, lui confiant plus tard la nature secrète des visites qu’elle effectue aux Heights, demande le secret à sa nourrice, qui s’empresse de trahir sa confiance en rapportant tous ses propos à son père Edgar Linton (p. 250).
          Malgré toutes les négligences, erreurs de jugement de Nelly Dean, il n’en reste pas moins que les malheurs qui frappent les familles de Wuthering Heights semblent inéluctables, dérivés de la nature même de l’homme et de ses passions. Heathcliff a beau constitué la figure satanique, démoniaque, par excellence, il n’est pas le seul à être contaminé par le Mal et tous les personnages plus ou moins en sont touchés par le jeu des passions qui préexistent en eux. Cette vision de l’humanité est déjà présente dans un des premiers poèmes de l’auteure, qui constate cette présence du Mal en elle-même :

I am the only being whose doom
No tongue would ask, no eye would mourn;
I never caused a thought of gloom,
A smile of joy, since I was born.

In secret pleasure, secret tears,
This changeful life has slipped away,
As friendless after eighteen years,
As lone as on my natal day.

There have been times I cannot hide,
There have been times when this was drear,
When my sad soul forgot its pride
And longed for one to love me here.

But those were in the early glow
Of feelings since subdued by care;
And they have died so long ago,
I hardly now believe they were.

First melted off the hope of youth,
Then fancy’s rainbow fast withdrew;
And then experience told me truth
In mortal bosoms never grew.

’Twas grief enough to think mankind
All hollow, servile, insincere;
But worse to trust to my own mind
And find the same corruption there


                L’environnement relativement clos dans lequel évoluent les personnages principaux de Wuthering Heights exacerbe les passions qui les habitent, conférant au roman des allures de tragédie biblique. Heathcliff est très vite l’objet de la haine implacable d’Hindley, qui se voit usurpé par le premier du rôle de fils favori de son propre père, et Catherine Earnshaw à l’inverse s’attache passionnément au nouveau venu au point de nourrir une passion qui ne s’éteindra qu’à sa mort malgré son mariage avec Edgar Linton. Leur manque de contacts avec l’extérieur fait que chaque nouvelle rencontre est comme décisive, l’occasion d’y reporter un amour ou une haine ardente. La jeune Cathy, qui n’eut aucun contact significatif en dehors de son père et de sa nourrice, reporte toute son attention et son besoin d’amour sur ce cousin maladif, dénué pourtant de toute qualité, qu’est Linton Heathcliff. Isabella Linton, la sœur d’Edgar, était elle aussi tombée amoureuse d’Heathcliff dans des circonstances similaires, probablement davantage par ennui et manque d’objet d’amour. Elle ne se rendra compte de son erreur que bien trop tard, après être passée par une phase d’idéalisation de l’objet aimé.

                L’amour, la haine, la vengeance, qui travaillent les familles de Wuthering Heights ne sont pas sans faire penser aux familles dysfonctionnelles de Faulkner dans Tandis que j’agonise et Le Bruit et la Fureur. Le grotesque, les sentiments humains mis à nu et poussés de manière extrême ne participent pas il est vrai d’un souci de vraisemblance des relations humaines, mais là n’est pas l’enjeu du roman. En effet, comme pour les romans de Dostoïevski, Emily Brontë joue sur l’extrême des passions pour en faire sortir davantage la vérité que le vraisemblable. L’égoïsme, la cruauté, la vanité, touchent plus ou moins tous les personnages, enfants et adultes, donnant le sentiment d’inéluctabilité, de permanence de la nature perverse de l’homme, qui se manifeste dès les débuts de l’histoire des Heights, de la cravache demandée par la petite Catherine à son père, aux comportements douteux des Linton, Isabella et Edgar, dans ce récit rapporté par Heathcliff devant l’incrédulité de Nelly :

« Les parents Linton n’étaient pas là. Edgar et sa sœur avaient ça pour eux tout seuls. Est-ce qu’ils n’auraient pas dû être heureux ? Nous, on se serait crus au paradis ! Eh bien, devine ce qu’ils faisaient, tes enfants sages ? Isabella – je crois qu’elle a onze ans, un an de moins que Cathy – se roulait par terre en hurlant à l’autre bout de la pièce ; elle poussait des cris perçants comme si des sorcières l’avaient transpercée d’aiguilles chauffées à blanc. Edgar pleurait sans faire de bruit, debout devant le feu et, au milieu de la table, remuant la patte et glapissant, il y avait un petit chien qu’ils avaient bien failli – nous l’avons compris d’après leurs accusations mutuelles, écarteler en voulant se l’arracher. Quels idiots ! C’était ça leur distraction ! » (p. 48)

                Le Mal, pour Emily Brontë, tout comme pour Poe, Baudelaire, Dostoïevski etc., est tapi dans l’homme et inséparable de sa nature. C’est le cas également des enfants, des êtres faibles, comme le jeune Linton Heathcliff qui, malgré sa faiblesse physique chronique, partage cette nature maléfique innée , comme le remarque son père Heathcliff :

« Ce n’est pas moi qui vous le rendra haïssable… C’est sa charmante disposition. Votre désertion et ses conséquences l’ont rendu amer comme chicotin ; ne vous attendez pas à de la gratitude pour ce noble dévouement. Je l’ai entendu peindre à Zillah un délicieux tableau de ce qu’il ferait s’il avait ma force. L’inclination est bien là et c’est sa faiblesse même qui lui aiguisera la cervelle pour trouver de quoi lui tenir lieu de force. » (p. 281)

                Wuthering Heights est traversé par toute une poétique du mal, rendant compte de la perversité, de l’égoïsme naturel de l’homme. Des expressions allant dans ce sens fleurissent un peu partout dans le roman : « les reproches chagrins qu’il lui faisait éveillaient en elle le plaisir pervers de le provoquer » (p. 43) ; plus loin, Catherine « pensant qu’Edgar ne la voyait pas, elle m’arracha mon torchon et me pinça au bras, en tordant longuement la peau, avec une grande méchanceté » (p. 71) ; Catherine, agissant en véritable tyran chez les Linton depuis son mariage, finit par rencontrer la résistance de ces derniers car Nelly remarque que « ma foi, il est inévitable qu’à la longue nous pensions d’abord à nous. Les gens doux et généreux se montrent seulement égoïstes avec plus de justice que les personnes tyranniques… Et ce bonheur prit fin quand les circonstances amenèrent chacun à sentir que son intérêt personnel n’était pas la préoccupation première de l’autre. » (p. 92) : « Pour toi, comme pour lui, le comble de la félicité est d’infliger la souffrance » (p. 113). 
Brontë parle plus loin des « délices qu’on connaît à rendre le mal pour le mal » (p. 177) qui aura été la source principale de motivation d’Heathcliff durant le roman, qui a voulu se venger des sévices qu’Hindley lui a fait subir lorsqu’il était enfant, puis a étendu sa vengeance en privant son fils Hareton d’éducation, tout en forçant par la suite le mariage de Cathy et de son propre fils Linton pour continuer sa vengeance vis-à-vis de son ancien rival Edgar Linton. Heathcliff confie un peu plus loin à quel point il « est curieux ce sentiment de cruauté que j’éprouve à l’encontre de tout ce qui me fait l’impression de me craindre ! Si j’étais né dans un pays aux lois moins strictes et aux goûts moins délicats, je me ferais une joie de les soumettre tous deux à une lente vivisection pour me divertir un soir. » (p. 264-265).
         
Wuthering Heights se distingue par son étonnante modernité, son caractère lacunaire, fragmentaire, à rebours des livres anglais de son époque. Nous n’avons connaissance de l’histoire des Heights que par l’entremise de personnages périphériques tels que Nelly Dean et Lockwood, tous deux prétentieux et vaniteux. Son esthétique repose essentiellement sur des images poétiques terrifiantes, visant à frapper et désorienter le lecteur, à la manière des pièces d’Eschyle dont nous savons que les Brontë furent de grandes lectrices. Lockwood parle ainsi du « caractère lugubre du climat spirituel [qui] l’emportait et faisait plus que neutraliser les bienfaits matériels de la chaleur » (p. 15). Quelques lignes plus loin, s’approchant d’une fenêtre, Lockwood constate qu’ « un spectacle lugubre s’offrit à moi : nuit noire tombant avant l’heure, ciel et collines confondues dans un tourbillon de neige que chassait un vent glacial à vous couper le souffle ». Le déchaînement des éléments naturels est, comme chez Eschyle, présage d’événements funestes : « Vers minuit, alors que nous n’étions toujours pas couchés, l’orage éclate et frappa les Heights dans toute sa fureur. Il y eut un vent violent ainsi que des coups de tonnerre, et l’un ou l’autre fendit un arbre en deux à l’angle de la maison ; une énorme branche s’écrasa sur le toit et abattit une partie de la cheminée à l’est, projetant une pluie de pierres et de suie dans le feu de la cuisine. » (p. 85)
Tout le roman regorge par ailleurs de métaphores qui furent certainement difficiles à traduire en français, et dont on peut saisir la complexité dans cet article.

samedi 31 décembre 2016

Bilan 2016

Sont marqués par un * les livres faisant l'objet d'une relecture.
J'ai choisi d'adopter dorénavant un barème sur 5 points, avec quelques petits changements par rapport au bilan semestriel que j'ai publié plus tôt. Je trouve qu'un certain recul est nécessaire pour bien noter telle ou telle œuvre, et c'est pourquoi la plupart des lectures que j'ai faites ce mois-ci ne sont pas listées mais le seront dans le prochain bilan. 
Précision sur les notes, les livres sont notés à la fois en eux-mêmes et par rapport aux autres œuvres d'un même écrivain.


Janvier :

1) Nouvelles et textes pour rien, Samuel Beckett - 4/5
2) Robinson Crusoé, Daniel Defoe - 5/5
3) David Golder, Irène Némirovksy - 3,5/5
4) Liquidation, Imre Kertész - 3/5
5) Un autre. Chronique d'une métamorphose, Imre Kertész - 3/5
6) Solness le constructeur, Ibsen - 4,5/5
7) Rosmersholm, Ibsen - 4/5
8) Le Marchand de Venise, Shakespeare - 4/5
9) La Comédie des erreurs, Shakespeare - 3,5/5
10) Les Deux Gentilshommes de Vérone, Shakespeare - 3/5
11) Le Dressage de la rebelle (La Mégère apprivoisée), Shakespeare - 3,5/5
12) Les Carnets de Malte Laurids Brigge, Rainer Maria Rilke - 2,5/5
13) Les Trois Sœurs (trad. Markowicz), Tchekhov - 5/5*


Février :

1) Hermann et Dorothée, Goethe - 4,5/5
2) L'Origine, Thomas Bernhard - 4/5
3) L'Ornière, Hermann Hesse - 3,5/5
4) Henry VI (3 parties), Shakespeare - 4,5/5
5) Richard III, Shakespeare - 5/5*
6) Vie et mort du roi Jean, Shakespeare - 3/5
7) La Tragédie du roi Richard II, Shakespeare - 4/5
8) La Vie d'Henry V, Shakespeare - 4/5
9) Tonio Kröger, Thomas Mann - 3,5/5
10) Une bibliothèque idéale, Hermann Hesse - 4/5


Mars :

1) Les Années de pèlerinage de Wilhelm Meister, Goethe - 4/5
2) U.S.A., John Dos Passos - 5/5
3) Théorie de la littérature, Tzvetan Todorov - 2,5/5
4) Enfance. Adolescence. Jeunesse, Tolstoï - 4/5
5) The Secular Scripture : A Study of the Structure of Romance, Northrop Frye - 4/5
6) L'Art du roman/Les Testaments trahis/Le Rideau, Milan Kundera - 4,5/5
7) Conte du tonneau suivi de La Bataille des livres, Jonathan Swift - 3/5
8) Hamlet, Shakespeare - 5/5*


Avril :

1) L'Homme à tout faire, Robert Walser - 4,5/5
2) Voyage sentimental à travers la France et l'Italie, Laurence Sterne - 4/5
3) La Cerisaie (trad. Markowicz), Tchekhov - 5/5*
4) En attendant Godot, Samuel Beckett - 5/5*
5) La Mouette (trad. Markowicz), Tchekhov - 5/5*
6) L'Art de Tchekhov, Rose Celli - 3,5/5
7) La Route, Cormac McCarthy - 5/5*
8) Les Rêveries du Promeneur solitaire, Rousseau - 5/5


Mai :

1) Les braves gens ne courent pas les rues, Flannery O'Connor - 3/5
2) Méridien de sang, Cormac McCarthy - 5/5*
3) Œuvres morales, Tome I - 1re partie (Traités 1 et 2 : De l'éducation des enfants ; Comment lire les poètes), Plutarque - 4,5/5
4) Œuvres morales, Tome I - 2e partie (Traités 3-9 : Comment écouter ; Les Moyens de distinguer le flatteur d'avec l'ami ; Comment s'apercevoir qu'on progresse dans la vertu ; Comment tirer profit de ses ennemis ; De la pluralité d'amis ; De la fortune ; De la vertu et du vice), Plutarque - 4/5
5) Chants, Leopardi (trad. Michel Orcel) - 5/5*

Juin :

1) Silas Marner, George Eliot - 4/5
2) Adam Bède, George Eliot - 4,5/5
3) Molloy, Samuel Beckett - 5/5*
4) Œuvres morales, Tome II (Traités 10-14 : Consolation à Apollonios ; Préceptes de santé ; Préceptes de mariage ; Le banquet des sept sages ; De la superstition), Plutarque - 4/5
5) Pensées, Leopardi - 4/5
6) Bucoliques, Virgile - 4,5/5
7) Malone meurt, Samuel Beckett - 5/5*
8) La France contre les robots, Georges Bernanos - 5/5
9) Faust I et II, Goethe - 4,5/5
10) Entre les actes, Virginia Woolf - 5/5


Juillet :

1) Scènes de la vie du clergé, George Eliot - 4/5
2) Amélia, Henry Fielding - 5/5
3) Le Roi Lear, Shakespeare - 5/5*
4) Nocturne du Chili, Roberto Bolaño - 3/5
5) Macbeth, Shakespeare - 5/5*
6) Les Essais, Montaigne - 5/5 (Quarto Gallimard) (en particulier le livre III)
7) Maîtres anciens, Thomas Bernhard - 4,5/5
8) Egmont, Goethe - 4/5
9) Odyssée, Homère - 5/5* (en Babel, dans la traduction de Frédéric Mugler)
10) William Shakespeare, Victor Hugo - 4,5/5
11) Les Joyeuses Commères de Windsor, Shakespeare - 2/5
12) Beaucoup de bruit pour rien, Shakespeare - 4/5
13) La Nuit des rois, Shakespeare - 5/5


Août :

1) Siloé, Paul Gadenne - 4,5/5
2) Les Papiers posthumes du Pickwick club, Charles Dickens - 4,5/5
3) Les Soutiens de la société, Ibsen - 4/5
4) Tout est rien, Leopardi - 4,5/5 (anthologie du Zibaldone)
5) Comme il vous plaira, Shakespeare - 5/5*
6) Antoine et Cléopâtre, Shakespeare - 4,5/5*
7) Mesure pour mesure, Shakespeare - 4/5
8) Tout est bien qui finit bien, Shakespeare - 5/5
9) Corrections, Thomas Bernhard - 4,5/5
10) La Douce, Dostoïevski - 3/5
11) Cymbeline, Shakespeare - 4,5/5
12) Troïlus et Cresside, Shakespeare - 2/5


Septembre :

1) Persuasion, Jane Austen - 4,5/5*
2) Le Naufragé, Thomas Bernhard - 4,5/5*
3) Guerre & guerre, László Krasznahorkai - 4/5
4) Woyzeck, Georg Büchner - 3,5/5
5) Goethe se mheurt, Thomas Bernhard - 4/5*
6) Sonnets, Shakespeare - 5/5*


Octobre :

1) Béton, Thomas Bernhard - 4,5/5*
2) Le Misanthrope, Molière - 5/5*
3) Contre Sainte-Beuve, Marcel Proust - 5/5
4) Pantagruel, Rabelais - 4/5*


Novembre :

1) Le Duel et autres nouvelles, Tchekhov - 5/5*
2) Peines d'amour perdues, Shakespeare - 4/5*


Décembre : 

1) Daniel Deronda, George Eliot - 5/5
2) Poèmes, Emily Brontë - 4,5/5


      Quatre auteurs en particulier ont marqué cette année : Tchekhov, George Eliot, Shakespeare et Thomas Bernhard.
J'ai relu presque tous les livres que je possédais du premier et je suis en train de lire petit à petit le volume Nouvelles publié chez Pochothèque ainsi que sa correspondance nouvellement publiée chez Bouquins. Difficile de faire le tri parmi ses nouvelles et pièces, toutes excellentes, ma préférence actuelle allant pour Une banale histoire, La Dame au petit chien côté nouvelles et Oncle Vania et Les Trois Sœurs côté théâtre.
Concernant l'auteure de Middlemarch, j'ai lu tous les romans qu'il me restait à lire parmi ceux disponibles en français. Ma préférence penche nettement pour Daniel Deronda parmi les nouveautés lues cette année, qui sur certains aspects surpassent même Middlemarch mais souffre de certains défauts qui le rendent globalement inférieur à ce dernier. C'est toutefois le meilleur roman que j'aie pu lire cette année.
Pour Shakespeare, j'ai lu presque l'intégrale de son théâtre et sans surprise, ses meilleures pièces sont à mon avis Hamlet et Macbeth qui continuent de me surprendre et de m'étonner à chaque relecture. Le Roir Lear (qui était ma pièce préférée jusqu'ici) est également très puissant mais un cran (minime) en deçà des deux citées. Parmi les comédies, Comme il vous plaira, La Nuit des Rois, Tout est bien qui finit bien m'ont le plus séduit. Enfin, ce sont surtout les sonnets qui m'ont le plus impressionné, bien plus à la relecture (en anglais) que lors d'une première lecture (en français). Je lis désormais Shakespeare exclusivement en anglais dans une édition bilingue, ce que je conseillerais à tous de faire tant l'on perd je trouve à ne pas le lire dans l'original (en particulier sa poésie), et ce peu importe la qualité de la traduction.
Enfin j'apprécie de plus en plus Thomas Bernhard à mesure que je le lis. Tout est excellent et relativement homogène niveau qualitatif et l'on peut presque commencer n'importe où dans son œuvre sans être déçu. Mes préférés à ce jour sont dans l'ordre Maîtres anciens, Le Naufragé et Béton.


Parmi les autres livres qui m'ont le plus impressionné, voici en vrac quelques listes, dans l'ordre de préférence :


Romans

Lus :
- U.S.A., de John Dos Passos
- Amélia, de Fielding
- Robinson Crusoé, de Daniel Defoe
- Entre les actes, de Virginia Woolf
- Les Papiers posthumes du Pickwick Club, de Charles Dickens
- L'homme à tout faire, de Robert Walser
- Siloé, de Paul Gadenne
- Hermann et Dorothée, de Goethe
- Guerre & guerre, de László Krasznahorkai

Relus :
- Méridien de sang, de Cormac McCarthy
- Odyssée, d'Homère
- Molloy, de Samuel Beckett
- Persuasion, de Jane Austen


Essais

- Les Essais, de Montaigne
- La France contre les robots, de Georges Bernanos
- Contre Sainte-Beuve, de Marcel Proust
- William Shakespeare, de Victor Hugo
- L'Art du roman, de Milan Kundera

mercredi 30 novembre 2016

Le Duel et autres nouvelles, Tchekhov

Quatrième de couverture :

« Un soir, il neigea. En rentrant du travail je trouvai Mlle Maria dans ma chambre. "Pourquoi ne venez-vous pas à la maison ? Puisque vous ne vouliez plus venir chez moi, c'est moi qui suis venue chez vous." Elle fondit en larmes : "La vie m'est pénible, très pénible, et je n'ai personne d'autre que vous au monde ! Ne m'abandonnez pas !" Tandis qu'elle cherchait un mouchoir pour essuyer ses larmes elle esquissa un sourire ; nous restâmes un moment silencieux, puis je la serrai dans mes bras et je l'embrassai en m'égratignant la joue jusqu'au sang contre l'épingle piquée dans son chapeau. Et nous nous mîmes à parler comme si notre intimité datait de très, très longtemps...» (Ma Vie)


En plus d’être mon écrivain préféré, Tchekhov est également l’homme dont la vie personnelle est à mes yeux la plus exemplaire, la plus admirable. Plus je le lis, et plus je suis sensible (en sus de son style tout en simplicité, tout en nuances délicates) à la tolérance, la patience, la compassion (qualités qu’il démontra toute sa vie durant en tant que médecin et « chef de famille ») qui transparaissent de ses écrits vis-à-vis de l’homme malgré tous ses vices, défauts et travers qu’il dépeint pourtant sans complaisance. En effet, ses dénonciations répétées de l’oisiveté, de l’indolence, de l’arrogance des classes bourgeoises éduquées, et, avec une force égale, des mœurs grossières, avilies, des classes inférieures, sa propension à dépeindre des amours malheureuses, des existences étriquées, étouffantes, ennuyeuses etc. lui ont solidement donné une étiquette d’auteur pessimiste.  Mais si Tchekhov critique si durement la vie menée par les hommes de son temps, c’est qu’il s’irrite, se scandalise de ce mode de vie qui s’éloigne selon lui de la vie authentique, de la vie véritable : en un mot, c’est parce qu’il se fait une idée plus haute de ce que doit être l’homme par rapport à ce qu’il est. Il avouait toutefois qu’il ne savait en quoi consistait cette vie authentique (ce en quoi il se distingue fondamentalement de Tolstoï, qui le lui reprochait durant leurs quelques entrevues), et laissait donc son lecteur trouver lui-même la voie à suivre. Ce dont il était certain néanmoins, c’était la manière dont il convenait de ne pas vivre, la vie mensongère qu’il s’est efforcé de dénoncer toute sa vie.
À cet égard, La Fiancée, la dernière nouvelle de ce recueil, et la dernière qu’il ait écrite avant de mourir prématurément en 1904 à l’âge seulement de 44 ans, peut se lire comme une sorte de testament condensant cette préoccupation essentielle qu’a sans cesse eue Tchekhov de libérer la conscience individuelle, de délivrer l’homme (en l’occurrence ici une femme, Nadia) de la vie mensongère dans laquelle elle se trouverait inexorablement entraînée si elle eût consenti à épouser un énième oisif, Andréï, et à demeurer dans sa province natale où les mœurs ancestrales (et désuètes, inadaptées au monde moderne) sont toujours de rigueur. La nouvelle semble nous indiquer exactement comment l’œuvre de Tchekhov doit être lue, à savoir ce réveil de la conscience individuelle, sa résolution de s’en affranchir malgré les doutes, les appréhensions, par le biais de Sacha, qui ressemble étrangement à Tchekhov lui-même  et occupe la même fonction que l’auteur vis-à-vis de son lecteur, c’est-à-dire un rôle d’éveilleur de conscience, d’affranchisseur, qui une fois son rôle accompli, s’efface (Sacha meurt prématurément d’une tuberculose, tout comme l’auteur de La Mouette), la nouvelle s’achevant sur une perspective d'espérance toutefois incertaine, incertitude renforcée par la formule ambiguë sur laquelle se termine cette ultime manifestation de l’œuvre nouvellistique de Tchekhov.

                Un autre trait majeur de ce recueil me semble la lutte contre le désespoir, le néant, ou celle consistant à tomber dans le cynisme le plus total vis-à-vis de l’existence, vis-à-vis des autres êtres qui nous entourent.
Dans Le Duel, c’est le zoologue von Koren, qui, dans son exaspération devant les parasites oisifs de toutes sortes qui peuplent tant de récits et pièces de Tchekhov (ici le personnage principal qu’est Ivan Laïevski), en vient à la conclusion extrême qu’il vaudrait mieux se débarrasser de toute cette partie de la population, quitte à la supprimer physiquement. Tchekhov s’oppose à une telle extrémité, et une grande partie de sa vie durant, il tenta, avec patience et amour, d’écarter entre autres ses frères Alexandre et Nicolaï de la vie dissolue et oisive dans laquelle ils avaient sombré (il réussit pour le premier, mais pas pour le second, qui mourut précocement de la tuberculose). Dans Le Duel, c’est le docteur Samoïlenko qui incarne cette position de respect, tolérance, patience et compassion envers Laïevski, qui semble perdu depuis qu’il s’est rendu compte qu’il n’est plus amoureux de Nadéjda, ne compte aucunement l’épouser, malgré le récent décès du mari de cette dernière, et songe même à l’abandonner en retournant seul à Moscou.
À l’exaspération de von Koren devant ce couple tombé dans l’ennui et l’indolence après le constat de leur échec de vie agricole, et aux mesures extrêmes qu’il préconise, Tchekhov oppose la vision de Samoïlenko, qui préfère pécher par excès de tolérance, de générosité, et qui en conséquence, détail amusant, a accumulé plus de 7000 roubles de dettes issues de créances non remboursées. La conclusion de la nouvelle semble donner raison à Samoïlenko, puisque Laïevski s’amende après une prise de conscience salvatrice suite au duel avorté qui donne le nom à la nouvelle, mais cela est sans importance puisqu’il aurait de toute façon eu raison d’agir ainsi aux yeux de Tchekhov même si, le cas échéant, Laïevski l’eût trahi en empruntant son argent et en abandonnant Nadéjda malgré sa promesse de prendre soin de cette dernière.

                Dans la nouvelle suivante, Lueurs, c’est une autre forme de désespoir que tente de contrer Tchekhov, incarné cette fois par Mikhaïl von Stenberg, l’étudiant et adjoint de l’ingénieur Nikolaï Ananier, que rencontre le narrateur, médecin, au cours d’une nuit où il s’est égaré et qui fut invité gentiment par Ananier à partager la cabane qu’il occupe avec son adjoint. Ananier comprend, pour les avoir également éprouver, les sentiments de von Stenberg qui se complaît à ânonner que la vie n’a aucun sens, que tout est néant, et qu’en conséquence, il ne vaut pas la peine d’agir dans un sens ou un autre. En faisant le récit d’une brève liaison qu’il eut avec une ancienne camarade d’école, rencontrée à nouveau au sortir de ses études universitaires, Natalia Stépanovna « Kissotchka », Ananier eut conscience, à travers la souffrance qu’il infligea à cette dernière, que malgré tout ce qu’il pense sur le néant, l’absurdité de la vie, une réalité persiste, qui invalide ou tout du moins repousse au second plan cette pensée pessimiste : celle que des gens souffrent, en silence pour la plupart, et n’arrivent pas à déterminer la source de leur souffrance, de leur mal-être.
« Je compris que mes pensées ne valaient pas un liard et qu’avant d’avoir rencontré Kissotchka, je n’avais même pas commencé à penser, que je n’avais même pas idée de ce que signifie une pensée sérieuse ; à présent que j’avais souffert, je comprenais que je n’avais ni convictions, ni code moral défini, ni cœur, ni raison ; toute ma richesse spirituelle et morale consistait en connaissances techniques, en fragments, en souvenirs inutiles, en pensées non personnelles. […] Que j’étais anormal et carrément ignare, je dois au malheur de l’avoir compris et mesuré. Je ne commençai à penser normalement […] que le jour où […] le remords me ramena à X… et où je fis contrition devant Kissotchka sans y aller par quatre chemins, où je lui demandai pardon comme un gamin et pleurai avec elle. » (p. 220-222)

                Une banale histoire met le mieux en évidence la difficulté à vivre sans trouver un sens à la vie, qui est présente dans toute l’œuvre tchékhovienne. À la relecture, je la considère comme la plus réussie des nouvelles de Tchekhov, comme Thomas Mann qui en parle bien mieux ici. Écrite au moment où Tchekhov sait qu’il est condamné à moyen terme par la tuberculose dont il mourra 15 ans après sa publication, cette nouvelle pose de la manière la plus poignante, et la plus empreinte de compassion, la question sans réponse du sens de la vie, à travers la confrontation finale entre le vieux professeur, Nicolaï Stepanovitch, et sa pupille, Katia, qui, après avoir connu l’amertume de l’échec dans sa brève carrière d’actrice, mène depuis une vie indolente et oisive, sans but :
« Je ne peux plus vivre ainsi, dit-elle, en pâlissant et en pressant ses mains sur sa poitrine. Monsieur Stepanovitch ! Je ne peux plus ! Au nom du vrai Dieu, dites-moi au plus vite, à l’instant même, ce que je dois faire. Mais dites-le moi ! »
Devant le malheur qui a brusquement éclaté devant lui, le professeur oublie un temps ses propres tourments, liés à sa mort imminente du fait d’une maladie incurable et à la conscience lui-même de son incapacité à trouver un sens à sa vie.
« Je n’ai observé l’absence en moi de ce que mes collègues les philosophes appellent une idée générale que peu de jours avant ma mort, au déclin de mes jours, tandis que l’âme de cette pauvre enfant n’a pas connu et ne connaîtra pas la quiétude de toute sa vie. De toute sa vie ! […] Adieu, mon incomparable ! » (p. 318)

Une banale histoire se distingue par le ton à la fois très sarcastique du professeur, qui porte un regard ironique et critique sur son entourage et en particulier sa famille, tout en se reprochant lui-même ses remarques et ses pensées négatives. Le tout donne à la fois ce mélange si caractéristique de l’art de Tchekhov, entre la farce, le sarcasme d'un côté et la compassion, la chaleur humaine de l'autre, qui sont ici portés à leur paroxysme et dont le passage d’un ton à l’autre, ou parfois simultanés, en sont la quintessence. Après avoir fait le portrait caustique d’Ignatiévitch, son prosecteur, au début de son récit :

« homme appliqué, modeste, mais peu doué, âgé de trente-cinq ans environ, déjà chauve et ventripotent. Il travaille du matin au soir, lit énormément, se souvient parfaitement de tout ce qu’il a lu, et, à cet égard, ce n’est pas un homme mais un trésor ; quant au reste, c’est un cheval de trait, ou, comme on dit, une brute savante. Les traits caractéristiques du cheval de trait, ceux qui le distinguent de l’homme de talent : un horizon borné et étroitement lié à sa spécialité ; hors de cette dernières, une naïveté d’enfant. […] Je crois si la Patti lui chantait à l’oreille, si une horde de Chinois envahissait la Russie, s’il arrivait un tremblement de terre, il ne bougerait pas d’un pouce et continuerait, clignant de l’œil, à observer posément les lames de son microscope. En un mot il ne se soucie pas d’Hécube. Je paierais cher pour voir comment ce biscuit sec dort avec sa femme. Autre trait : une foi fanatique en la science et surtout en tout ce qu’écrivent les Allemands. Il est sûr de lui, de ses préparations, connaît le but de sa vie et ignore complètement les doutes et les déceptions qui font blanchir les cheveux des hommes de talent. Admiration servile envers quiconque fait autorité, nul besoin de pensée indépendante. […] Je vois clairement son avenir. Toute sa vie durant il exécutera une centaine de préparations d’une exactitude extraordinaire, écrira un grand nombre d’analyses sèches, excellentes, fera une dizaine de traductions consciencieuses, mais n’inventera pas la poudre. Pour inventer la poudre il faut de l’imagination, de l’invention, de l’intuition et Ignatiévitch ne possède rien de pareil. Bref, ce n’est pas un patron, mais un manœuvre de la science. » (p. 243-245)

le narrateur, plus loin, raconte comment il est indisposé par les visites à titre privé que lui fait ce dernier, et ne peut s’empêcher de se montrer irascible, pour se repentir et se le reprocher plus tard :

« Dans mon humeur actuelle, il lui suffit de cinq minutes pour m’assommer autant que si je le voyais et l’entendais depuis l’éternité. Je déteste ce malheureux. Sa voix douce, égale, son parler livresque me font languir, ses récits m’abrutissent… Il a pour moi les meilleurs sentiments, ne me parle que pour me faire plaisir, et moi, en échange, je le regarde fixement dans les yeux, comme pour l’hypnotiser, en pensant : « Va-t’en, va-t’en, va-t’en… » Mais il n’obéit pas à la suggestion et reste, reste, reste… […] Je me conduis mal avec Ignatiévitch, mais c’est seulement lorsqu’il s’en va et que je vois, par la fenêtre, disparaître son chapeau gris derrière la palissade, que j’ai envie de l’appeler et de lui dire : « Pardonnez-moi mon ami ! » (p. 296-297).

Dans cette nouvelle, malgré le caractère sombre dû à l’omniprésence de la mort, on voit avec le plus de netteté l’héroïsme porté par Tchekhov et son œuvre, dont il fera preuve lui-même tout au long de sa maladie : le refus de se laisser gagner par le désespoir, son espérance invincible envers l’homme malgré tous ses défauts, sa compassion envers chaque être humain. On peut également y trouver un côté autobiographique, une sorte d’exutoire des doutes et souffrances intérieures de Tchekhov dont il n’a jamais fait étalage sa vie durant, lui qui s’est toujours efforcé de se montrer bienveillant, chaleureux, positif, envers quiconque venait le voir ou sollicitait son aide (et ce, même durant sa maladie, qui ne fera que s'aggraver jusqu'à la fin de sa vie) et de s’attarder davantage sur les qualités des hommes plutôt que sur leurs défauts.

                En effet, si, dans Ma Vie, le couple constitué par Missaïl et Maria se désagrège, c’est parce que cette dernière se laisse gagner par le désespoir occasionné par les difficultés qu’elle rencontre dans son projet de vie rurale, dont celle de bâtir une école pour les paysans. Maria, lassée par toutes les difficultés, les mœurs grossières des paysans, perd progressivement courage au point de devenir indifférente à leur sort qu’elle s’était jurée d’améliorer :

« Maria se rendait souvent au moulin et, visiblement, trouvait du plaisir à bavarder avec Stépane ; il se répandait en injures contre les paysans avec tant de sincérité et de conviction qu’elle se sentait attirée vers lui. […] A la maison l’attendait quelque nouvelle du genre : les oies du village ont piétiné les choux du potager, ou bien Larion a volé des rênes, et elle disait, en haussant les épaules et avec un sourire : « Que voulez-vous attendre de ces gens-là ? » (p. 420)

À ce discours pessimiste, résigné, et marqué par l’indifférence cruelle, glacée, Missaïl, qui parle également pour Tchekhov, lui oppose une vision plus compatissante, compréhensive :

« […] pendant ce temps, je m’habituais aux paysans, et je me sentais de plus en plus attiré par eux. C’étaient en majorité des êtres nerveux, irritables, humiliés ; des êtres à l’imagination étouffée, des rustres, à l’horizon pauvre et terne, limité aux seules et mêmes pensées de la terre grise, des jours gris, du pain noir, des gens qui rusaient, mais, pareils aux oiseaux, ne cachaient que leur tête derrière l’arbre, qui ne savaient pas compter. Ils ne seraient pas venus faire les foins pour vingt roubles mais ils venaient pour un demi-seau de vodka quoique avec vingt roubles ils eussent pu en acheter quatre seaux. C’était vrai, la crasse, l’ivrognerie, la bêtise et la fourberie régnaient, mais, avec tout cela, on sentait quand même que la vie du paysan avait, au fond, une base solide, saine. […] on sentait quand même en lui quelque chose de nécessaire, de très important, qu’on ne trouvait pas par exemple chez Maria et chez le docteur, à savoir qu’il croyait que l’essentiel sur terre, c’était la justice et que son propre salut comme celui du peuple tout entier résidait dans la seule justice, c’est pourquoi il la chérissait plus que tout au monde. Je disais à ma femme qu’elle voyait les taches qu’il y avait sur la vitre, mais qu’elle ne voyait pas la vitre. » (p. 420-421)

On retrouve exactement ce refus à ne voir exclusivement que le mauvais côté des choses dans Une banale histoire, où le professeur s’indigne de la médisance dans laquelle se complaisent sa pupille Katia et un de ses collègues, Mikhaïl Fiodorivitch, qui dissertent à loisir et avec une joie méchante de la décadence de leur temps : 

«  Tous ces propos sur la dégénérescence me font toujours le même effet que si j’entendais soudain mal parler de ma fille. Je suis blessé de les voir lancer des accusations à la légère, en se fondant sur des lieux communs aussi rebattus, sur des épouvantails à moineaux comme la dégénérescence, le manque d’idéal, ou le rappel du merveilleux passé. Toute accusation, même en présence d’une dame, doit être formulée avec le maximum de précision, sinon ce n’est pas une accusation, mais une simple médisance, indigne de gens comme il faut. Je suis vieux, j’exerce depuis trente ans déjà, mais je ne remarque ni dégénérescence ni absence d’idéal, et je ne trouve pas que les choses soient pires aujourd’hui qu'hier. […] Si l’on me demandait ce qui me déplaît dans mes étudiants d’aujourd’hui, ma réponse ne serait ni rapide ni longue, mais assez précise.  […] Ils ne savent pas les langues modernes et s’expriment dans un russe incorrect […] Ils cèdent volontiers à l’influence des écrivains contemporains, et souvent pas des meilleurs, et sont complètement indifférents aux classiques tels que Shakespeare, Marc Aurèle, Epictète ou Pascal ; et cette incapacité à distinguer le grand du petit trahit plus que tout leur absence de sens pratique. Ils résolvent toutes les questions épineuses, à caractère plus ou moins social (par exemple celle des migrations forcées), à coups de pétitions, et non par le moyen de l’enquête scientifique et de l’expérience, moyen qui pourtant est à leur entière disposition et répond le plus à leur vocation. […] De pareils défauts, si nombreux soient-ils, ne peuvent engendrer le pessimisme ou la mauvaise humeur que chez un homme pusillanime et timide. Tous ont un caractère accidentel, passager et dépendent entièrement des conditions de vie. […] Les péchés de mes étudiants me contrarient fréquemment, mais cela n’est rien en comparaison de la joie que j’éprouve depuis trente ans quand je bavarde avec mes élèves, que je fais mes cours, que j’observe leurs comportements et que je les compare aux gens d’autres milieux. Fiodorovitch débite ses médisances, Katia l’écoute et ni l’un ni l’autre ne remarquent l’abîme profond où les entraîne insensiblement un divertissement en apparence aussi innocent que la critique de son prochain. » (p. 284-286)


                Ces cinq nouvelles sont à mes yeux des sommets de l’œuvre de Tchekhov, d’où ressortent, entre autres, l’espoir intarissable d’un auteur qui a sans cesse œuvré pour l’homme, pour lui faire prendre conscience de sa dignité d’homme, pour lui montrer le difficile chemin menant vers une existence libre, pour le débarrasser de ses préjugés et de ses faiblesses. En ce sens, Tchekhov était l’écrivain russe le plus « démocrate » selon Vassili Grossman, celui qui non seulement représente le mieux la Russie de son temps, mais a également fait le plus pour libérer les consciences et pour une véritable fraternité humaine, comme le montre cet extrait de Vie et Destin (dans l'édition Livre de poche), en forme d’hommage à l’auteur d’Oncle Vania :

[…] entre lui et l’État, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pas pu se réaliser. La voie de Tchekhov, c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie, comme a dit Lénine. Essayez donc un peu de faire le tour de tous les personnages tchékhoviens. Seul Balzac a su, peut-être, introduire dans la conscience collective une telle quantité de gens. Non, même pas. Réfléchissez un peu : des médecins, des ingénieurs, des avocats, des instituteurs, des professeurs, des propriétaires terriens, des industriels, des banquiers, des gouvernantes, des laquais, des étudiants, des fonctionnaires de tous grades, des marchands de bestiaux, des entremetteuses, des sacristains, des évêques, des paysans, des ouvriers, des cordonniers, des modèles, des horticulteurs, des zoologistes, des aubergistes, des gardes-chasse, des prostituées, des pêcheurs, des officiers, des sous-officiers, des artistes peintres, des cuisinières, des écrivains, des concierges, des religieuses, des soldats, des sages-femmes, des forçats de Sakhaline… […] Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Mais ce n’est pas tout ! Il a introduit ces millions de gens en démocrate, comprenez-vous, en démocrate russe. Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains ; comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes et qu’ensuite seulement, ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ! Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. Il y a cinquante ans on pensait, aveuglé par des œillères partisanes, que Tchekhov a été le porte-parole d’une fin de siècle. Alors que Tchekhov a levé le drapeau le plus glorieux qu’ait connu la Russie dans son histoire millénaire : le drapeau d’une véritable démocratie russe, bonne et humaine ; le drapeau de la dignité de l’homme russe, de la liberté russe. Notre humanisme a toujours été sectaire, cruel, intolérant. D’Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique ; elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme. Même Tolstoï, avec sa théorie de la non-résistance au mal par la force, est intolérant, et surtout, son point de départ n’est pas l’homme mais Dieu. Il veut que triomphe l’idée de la bonté, mais les hommes de Dieu ont toujours aspiré à faire entrer de force Dieu en l’homme : et pour arriver à ce but, en Russie, on ne reculera devant rien : on te tuera, on t’égorgera sans hésiter.
Qu’a dit Tchekhov ? Que Dieu se mette au second plan, que se mettent au second plan les « grandes idées progressistes », comme on les appelle ; commençons par l’homme ; soyons bons, attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soit : évêque, moujik, industriel millionnaire, forçat de Sakhaline, serveur dans un restaurant ; commençons par aimer, respecter, plaindre l’homme ; sans cela, rien ne marchera jamais chez nous. Et cela s’appelle la démocratie, la démocratie du peuple russe, une démocratie qui n’a pas vu le jour. » (p. 373-375)